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  • Arezki Ait-Larbi

Arezki Aït-Larbi au Soir d'Algérie : « Cette censure ne répond à aucune logique »



Le Soir d’Algérie : Vous avez fait l'objet d'une censure massive de vos ouvrages et vous l'avez annoncé quelques jours plus tard. Peut-on savoir pourquoi avoir attendu si longtemps ? Arezki Aït-Larbi : Koukou Éditions a été la cible d'une brusque opération de censure dont je n'arrive pas encore à cerner les motivations. Samedi 26 mars, au 2e jour du Sila, des douaniers se sont présentés à notre stand pour nous notifier — verbalement — l'interdiction d'une douzaine de livres édités avant 2022, qui sont en vente libre en librairie depuis des années et exposés sans problème lors des précédents Sila. Seule exception, lors du Sila 2018, une tentative avortée de saisie de l'ouvrage de l'universitaire tunisienne Hela Ouardi Les derniers jours de Mohammed. Cette fois, l'interdiction a été prononcée par la Commission nationale de «lecture» — euphémisme pour désigner la censure — qui siège au ministère de la Culture. Nous avons demandé un document officiel écrit pour nous permettre de défendre nos droits devant les juridictions compétentes ; l'officier des douanes, au demeurant très correct, a accepté de nous montrer le document tout en refusant de nous en donner une copie car, nous a-t-il répondu, cela ne relevait pas de ses prérogatives, mais qu'il allait transmettre notre requête aux autorités concernées. En attendant d'y voir plus clair, nous avons choisi de jouer la carte de l'apaisement sans pour autant céder sur l'essentiel : le respect de la légalité. L'islamologue Kahina Bahloul, première femme imame en France, devait arriver le lendemain au stand de Koukou éditions pour présenter son livre Mon islam, ma liberté, un essai qui avait suscité de violentes controverses en France, mais qui a échappé à la «vigilance» de nos censeurs anonymes. Nous avons donc retiré les livres blacklistés. Pendant deux jours, le stand de Koukou a été le lieu de riches débats et d'échanges entre l'autrice, ses lecteurs, et parfois ses contradicteurs, mais toujours dans le respect mutuel. Quatre jours après l'interdiction verbale, nous n'avons toujours pas reçu de notification écrite officielle, ne serait-ce que pour lui donner un semblant de légalité. Pourtant, l'article 54 de la Constitution est clair : «L'activité (…) des publications ne peut être interdite qu'en vertu d'une décision de justice.» Convaincus que l'arbitraire se nourrit du silence de ses victimes, nous avons décidé de passer outre l'injonction des censeurs anonymes en exposant de nouveau les livres outragés.

Connaissant le contenu de ces livres, il ressort trois tendances générales pouvant s'apparenter à des thèmes «indésirables» par les pouvoirs : la religion, la question berbère et la décennie noire. Pensez-vous qu'il sera de plus en plus difficile d'aborder librement ce genre de thématiques à l'avenir ? La religion, la question berbère et la décennie noire sont des sujets «sensibles» dont le pouvoir s'est accaparé pour en avoir le monopole et les manipuler selon la conjoncture. Dans le cas présent, la censure ne répond à aucune logique, même si un fonds idéologique relie les ouvrages ciblés. Alors que l'Algérie se prépare à célébrer le 60e anniversaire de son indépendance, des livres dont la couverture est illustrée avec des photos d'acteurs majeurs de la guerre de Libération nationale — Djamila Bouhired, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider et Abdelhafidh Yaha — ont été interdits de Sila, parce qu'ils s'étaient dressés contre la dictature. En revanche, Mein Kampf d'Adolphe Hitler et les Mémoires de Mussolini étaient en vente libre dans le stand d'un éditeur égyptien. D'autre part, comment expliquer l'interdiction des livres de Hela Ouardi au stand de Koukou Editions qui les proposait à 1200 DA, alors que les mêmes ouvrages étaient autorisés aux stands d'un éditeur français et d'un éditeur tunisien au prix de 3 750 DA ? L'on peut légitimement s'interroger sur un potentiel conflit d'intérêt sur lequel les autorités concernées devraient se pencher sérieusement. En matière de décisions surprenantes, la commission nationale de «lecture» a déjà un lourd palmarès. Parfois cela vire au burlesque. Lors du Sila de 2017, elle avait interdit une biographie du militant noir américain Malcolm X, au motif qu'il s'agirait d'un livre pour adultes libidineux ! On ne sait plus s'il faut en rire ou en pleurer… Au-delà de leur caractère illégal, ces interdictions révèlent l'inculture et la légèreté des censeurs en cagoule chargés de choisir les lectures du citoyen et de décider du sort d'un livre qu'ils n'ont pas lu.

Vous avez décidé d'exposer les ouvrages interdits jeudi dernier. Comment expliquez-vous le fait qu'il n'y ait pas eu de représailles, du moins immédiates ? S'il n'y a pas eu de représailles, je ne peux que me réjouir de voir la légalité reprendre ses droits face à l'arbitraire. Du moins temporairement. Au-delà de cet épisode, le ministère de la Culture doit s'expliquer sur cette forfaiture récurrente, clarifier sa position et veiller au respect de la loi et des procédures. Par principe, je suis contre toute forme de censure. Mais si un livre doit être interdit (en cas d'appel à la violence, d'apologie du terrorisme ou de propos racistes ou misogynes par exemple), cela doit passer par un juge, qui est seul habilité par la loi à en prononcer l'interdiction éventuelle. Tout le reste n'est que bricolage bureaucratique et manipulation politique. Propos recueillis par Sarah Haidar


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