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Aomar Aït Aïder à El Watan : "L'universitaire est muselé par le pouvoir politique"

Nous republions intégralement un entretien accordé par Aomar Aït Aider au journal El Watan.


- Quelles sont les motivations et les circonstances qui vous ont poussé à écrire le livre «Université, le chaos !» ?


Ces dernières années, une atmosphère pesante s'est installée à l'université où j'enseigne. Un climat de suspicion règne au sein de la communauté universitaire. Ses membres entretiennent des rapports tendus entre eux, parfois empreints de violence verbale et même physique : enseignants entre eux, étudiants-enseignants, enseignants-administration, étudiants-administration pédagogique, syndicats entre eux… Mais, au-delà de ce phénomène de violence permanente, le plus grand préjudice causé à l'université est sa dévalorisation : ses diplômes ne sont reconnus nulle part, pas même à l'échelle nationale. Et pour cause, les études qu'ils sont censés ponctuer n'ont lieu que très partiellement.


Les étudiants se découvrant de nouveaux droits que leur offre l'actuel système d'enseignement, le LMD, les réclament et les obtiennent. Puis, ils exigent des accommodements du système à leur situation particulière et ils les obtiennent. La méthode est la même que celle éprouvée dans les quartiers des villes et villages : on coupe la route, on ferme des administrations et on obtient la satisfaction des besoins exprimés : promesse de relogement, fermeture d'un bar, branchement de gaz… ; pour la satisfaction de leurs revendications, les étudiants ferment les facultés. Et ça marche ! L'administration, pour sauver «la paix et la stabilité retrouvées ces 15 dernières années», cède. L'enseignant qui, bien souvent, ne maîtrise pas les règles sans cesse changeantes du nouveau système, est tenu d'être complaisant s'il ne veut pas renoncer à certains «privilèges».


Tout ceci se traduit par des retards dans les enseignements. L'année universitaire se mord la queue : elle démarre en novembre, mais bute souvent sur des examens à refaire pour la énième fois, des délibérations ou des orientations à revoir au gré des réclamations, créant souvent des injustices. Finalement, l'enseignant dispose, au plus, de trois mois pour dispenser ses cours censés s'étaler sur deux semestres. Voilà la gageure que réussit notre université malade. Que dis-je, agonisante ! Et il n'y a personne à son chevet. C'est donc pour appeler au secours que j'ai lancé ce cri d'indignation. Partant de mon vécu à l'université, j'ai essayé de comprendre les raisons de la descente aux enfers et pourquoi on ne fait rien pour l'arrêter. Par ce livre, l'opinion publique est saisie de la réalité de l'université. Par ailleurs, comme préconisé lors de sa mise en œuvre il y a dix ans, le moment est venu d'évaluer le système LMD en vigueur. Cependant, il apparaît qu'au lieu de s'atteler à faire un bilan, la tutelle préfère creuser… toujours plus profond.


- Comment expliquez-vous le silence des élites sur ce genre de questions ?


Certains enseignants se sont exprimés sporadiquement sur les dangers qui guettent l'université. Dans le livre, j'ai cité quelques contributions parues dans la presse. Toutes sont alarmantes et la plupart imputent le malaise de l'université à sa soumission au pouvoir politique. Tout comme le gouvernement et l'UGTA ne font qu'exécuter le programme du Président, les recteurs d'université et le syndicat des enseignants du supérieur s'interdisent toute critique du système d'enseignement «choisi» par le Président. Les enseignants qui ont osé s'exprimer librement, chacun dans son université, n'ont jamais pu faire front. Ont-ils seulement essayé ? A quoi bon s'échiner ? C'est probablement la conclusion à laquelle ils sont parvenus en constatant qu'il n'y a aucun écho à leurs écrits.


Les récents déballages du pouvoir ont confirmé ce que tout le monde soupçonnait : toutes les institutions du pays étaient et sont encore sous contrôle. Tout comme le reste de la société, l'universitaire est muselé par le pouvoir politique quand il n'est pas orienté. L'université est à l'image du pays. Au lieu de rayonner des valeurs universelles sur son environnement, c'est ce dernier qui déteint sur elle. Elle devient une réplique à échelle réduite du pays. Mentalités et pratiques autoritaires, corruption, compromission, clientélisme… aucune des tares du système politique algérien ne l'épargne.


De la même façon que la classe politique est réduite à des appareils entretenant des clientèles, les enseignants se regroupent par affinité politico-clanique en pôles d'intérêts, ceux-ci consistant en le partage de la rente par l'octroi de postes rémunérés et autres facilitations et complaisances. Chaque pôle est pendu à un segment du pouvoir. Ceux qui attendent d'être appelés pour gérer l'université ne s'exposent jamais par des écrits publics. Dans ces conditions, une réflexion collective sur la gestion démocratique de l'université n'est pas envisageable. Encore moins une action unitaire contre le pouvoir. Les enseignants constatent les dégâts, pressentent un affaissement imminent de leur institution, et ils attendent dans une totale résignation. Au grand dam de la société qui attend beaucoup de son élite.


- Que préconisez-vous ?


Je n'ai pas de proposition de sortie de crise à faire. Ce serait le rôle d'éventuelles assises. Si toutefois la tutelle consent à associer la communauté universitaire à la réforme qu'elle annonce entre guillemets. La situation est complexe, mais la tutelle continue de la présenter sous forme simpliste. Elle prédit un avenir radieux à une université moribonde. Assister passivement à l'extinction de l'université serait comme un refus de prêter assistance à une institution en danger. Il est grand temps de faire un diagnostic lucide si on veut soigner notre université. Elle est déjà quasiment bloquée. Il ne serait pas vain de s'accorder un répit pour réfléchir à haute voix à son devenir.


- D'après vous, le salut de l'université viendra de l'action syndicale, de conférences authentiques, par un changement à la tête de la tutelle ou radicalement après un changement du système politique ?


Personnellement, je n'attends pas de miracle de la part du syndicat des enseignants du supérieur et j'ai expliqué pourquoi dès l'entame de mon livre. Pas plus que le changement de ministre ne peut débloquer la situation, celle-ci étant le résultat d'actions politiques délibérées tendant à abrutir tout le peuple algérien, y compris son élite. Le salut pourrait venir des étudiants s'ils venaient à prendre conscience que c'est chez eux en Algérie qu'ils se réaliseront, qu'ils sont «l'armée d'aujourd'hui et les officiers de demain», comme l'a fait remarquer Ben Mhidi aux lycéens qui avaient rejoint le maquis suite à l'appel de 1956. Seul un mouvement des étudiants appuyés par les enseignants entraînerait l'ensemble de la société dans un large débat qui pourrait déboucher sur un consensus : celui de changer de système politique.

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