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Myriam Aït-Aoudia à El Watan Week-End

Mis à jour : août 14

Nous republions intégralement un entretien accordé par la politologue Myriam Aït-Aoudia à El Watan Week-End à l'occasion de la sortie de son livre L'expérience démocratique en Algérie.


Dans votre livre L’expérience démocratique en Algérie (1988- 1992), vous analysez le processus de vacillement du système du parti unique qui a laissé place au multipartisme. L’issue tragique de ce court processus était-elle inévitable ?


Non, l’issue tragique de ce court processus démocratique n’était pas inévitable. Je montre dans mon livre que, contrairement à ce que des précédents travaux affirment, personne ne maîtrisait la situation.

Aucun acteur — y compris l’armée, la Présidence, le FLN ou le FIS — n’a été en mesure de contrôler le déroulement de la compétition politique et électorale et d’en prévoir l’issue.

Les résultats de l’enquête que j’ai réalisée (entretiens et archives) auprès des divers acteurs, dans la sphère institutionnelle, à la tête de l’armée et auprès des principaux partis sont sans ambiguïté. Je démontre, par exemple, que la direction de l’armée n’a pas toujours été en mesure d’imposer ses vues, notamment en 1990 et début 1991, mais aussi que les options étaient hétérogènes au sein même de l’Exécutif et du FLN.


Lorsque l’on reconstitue la séquence historique, on se rend compte que personne n’a pu prévoir les résultats des élections et imaginer l’arrêt du processus électoral et la guerre qui a suivi. J’insiste dans mon livre sur cette incertitude, mais aussi sur les bricolages de la construction démocratique, car sans cela, on ne peut pas comprendre ce qui s’est réellement passé.


Des analystes soutiennent – a priori et a posteriori – que l’Algérie dans sa configuration de l’époque n’était pas suffisamment préparée pour amorcer un processus démocratique. Le printemps démocratique algérien était-il à ce point prématuré ?


Cette question est en effet centrale. Peut-on, doit-on se préparer à une transition démocratique ? Si oui, comment ? L’histoire politique mondiale montre que les changements de cette ampleur sont, le plus souvent imprévisibles, soudains et non anticipés par les différents acteurs politiques. J’aborde cette question de façon particulière, par le biais de la notion d’«apprentissage politique».


Lorsqu’intervient un changement politico-institutionnel qui remet en cause les fondements d’un régime autoritaire, il s’agit de savoir comment les acteurs institutionnels et les nouveaux acteurs politiques gèrent ces transformations, comment s’y adaptent-ils.


Dit autrement, il importe de comprendre comment les parties prenantes construisent, ensemble et de manière conflictuelle, un jeu pluripartisan, alors que personne n’a une expérience préalable du pluralisme partisan. C’est là que l’enquête empirique est fondamentale. J’ai rencontré des ministres, des généraux, des fondateurs du FIS, du RCD, du FFS, de hauts fonctionnaires, etc. J’ai dépouillé diverses archives et plusieurs organes de presse.

Cette enquête m’a permis de rendre compte des modalités par lesquelles chacun de ces groupes a participé au nouveau jeu politique pluraliste, alors que personne n’en avait l’expérience.


Cet apprentissage politique repose sur plusieurs éléments : la culture politique de chaque groupe, ses savoir-faire préalables, ses conceptions du monde, mais aussi une forme de mimétisme, d’imitation mutuelle. Il se caractérise par des bricolages et beaucoup d’incertitude.

C’est un point central, absent des précédents travaux académiques qui, au lieu de décrire les modalités concrètes du changement de régime, se focalise sur les responsabilités politiques pour les uns, les militaires, pour les autres le FIS. La démocratisation algérienne n’était pas prématurée, elle a été une extraordinaire expérience d’apprentissage démocratique.

La terrible guerre qui a suivi n’élimine pas la démocratisation inédite de 1988-1992. Durant cette période, l’effervescence mobilisatrice a été sans égale, et reste à ce jour inégalée. L’Algérie a été un précurseur dans le Monde arabe.


Quelles sont les forces politiques qui ont tiré profit de l’avortement du processus démocratique ?

Pour répondre à votre question, je dois d’abord préciser ce que recouvrent les termes que vous utilisez : «avortement du processus démocratique». C’est extrêmement intéressant et complexe.

Qu’est-ce qui a avorté exactement ? Apparemment, c’est le processus électoral démocratique dans sa globalité, puisque les élections législatives ont été interrompues. Je montre que c’est aussi une conception particulière de la démocratie qui s’est effondrée au profit d’une autre conception de la démocratie.


Je m’explique. Interrompre au nom de la démocratie une élection démocratique, comme cela a été le cas en janvier 1992, paraît à première vue contradictoire.

Je dois d’abord noter que mon enquête montre que la victoire écrasante du FIS n’avait pas été anticipée, que l’arrêt des élections n’avais jamais été envisagé par quiconque avant les élections. Il faut alors pouvoir donner du sens à cette décision qui a encore aujourd’hui un impact très fort sur la vie politique algérienne.


C’est là que l’apport de théories et d’expériences étrangères nous aide à saisir le cas algérien. En Allemagne, au début des années 1930, un juriste s’exile aux USA pour fuir la montée du nazisme.


Face à ce qu’il considère comme la faiblesse de la République de Weimar face à un mouvement subversif, il développera ensuite le concept de «démocratie militante» qui s’oppose à une conception purement procédurale de la démocratie selon laquelle tout parti peut se présenter aux élections et le parti majoritaire gouverne, quel que soit son programme politique.


Selon lui, un régime démocratique doit pouvoir se protéger contre des partis antidémocratiques qui risquent fortement de saper les fondements de la démocratie elle-même. Il défend alors une conception axiologique de la démocratie – c’est-à-dire fondée sur des valeurs communes qui transcendent les clivages partisans.

En étudiant les controverses qui opposent les partisans de l’arrêt des élections et les défenseurs de la poursuite du processus électoral en Algérie, je vois ces deux conceptions de la démocratie s’opposer : les tenants d’une conception procédurale qui considéraient que le parti majoritaire doit gouverner, en notant toutefois que le FIS peut faire peur, mais que les institutions sont armées pour le contenir, et les tenants d’une conception substantielle qui considère que la démocratie est fragile et qu’elle doit empêcher l’arrivée au pouvoir d’un parti jugé antidémocratique.

Si je reviens à votre question, je dirais que cette conception substantielle de la démocratie s’est imposée en 1992 et s’impose encore aujourd’hui. Il est désormais acquis qu’un régime pluraliste est vulnérable, que des «ennemis intérieurs» y participant peuvent en détruire les fondements.

C’est ainsi que je peux considérer que d’une part, la guerre terrible qui a suivi empêche quiconque de tirer profit de ce drame, et que, d’autre part, c’est une nouvelle conception substantielle de la démocratie qui s’est imposée.


Ne pensez-vous pas que la période des années quatre-vingt-dix a permis au régime du parti unique de se reconstituer et de se consolider sous de nouvelles formes ?


De nombreux auteurs le pensent. Pas moi. Les apprentissages politiques dont je parlais et que j’analyse dans le livre sont un acquis pour les acteurs concernés et pour les générations suivantes. La liberté de la presse, bien qu’ébranlée aujourd’hui, s’est également imposée depuis cette période avec beaucoup d’ardeur et de professionnalisme.

Je dois également revenir à la conception de la «démocratie militante» qui propose de mettre en place des mécanismes de protection contre des mouvements subversifs. Je pense que cette seconde conception de la démocratie perdure encore aujourd’hui. C’est ce que je comprends des lois sur les partis de 1997 et 2012 qui imposent «l’adhésion au pluralisme partisan», «le respect de l’alternance au pouvoir», «le rejet de la violence et de la subversion».

Bien sûr, ces restrictions à la liberté partisane doivent autant à la crainte d’un retour d’un parti comme le FIS qu’à de la volonté de limiter la liberté politique. C’est ce qui fait la complexité du régime algérien, qui n’est ni une démocratie libérale ni le régime autoritaire qu’il a été avant 1988.

Les nouveaux mécanismes de protection du pluralisme masquent des dérives autoritaires et des entorses à la liberté d’expression réelles. Il est vrai que toute possibilité de réelle alternance est aujourd’hui compromise.


Comment cette période impacte-t-elle la revendication démocratique d’aujourd’hui ?


La période 1988-1992 et la décennie noire qui a suivi structurent durablement l’imaginaire politique en Algérie, du point de vue institutionnel comme je viens de le dire, mais aussi pour la population et les partis de l’opposition.

Je pense que ce souvenir a fortement favorisé la singulière stabilité du pays depuis le Printemps arabe. On entend souvent, dans les milieux politiques et dans la société civile, que les «révolutions arabes» sont moins une chance de se libérer des dictateurs qu’une menace pour la paix et la sécurité qui se sont difficilement imposées depuis les années 2000 après une décennie de guerre sanglante.

Je pense que la crainte d’une répétition de l’issue dramatique de l’expérience démocratique pèse donc sur les potentialités d’une protestation démocratique.

Et le pouvoir en tire profit en rappelant les dangers d’une contestation généralisée et d’un chaos politique. Je constate que les nombreuses contestations sociales que le pays connaît depuis plusieurs années ne parviennent pas à se politiser, elles restent localisées et fragmentées. L’échec de la Coordination pour les libertés et la transition démocratique en est un exemple patent.

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