UA-50550742-1
La version de votre navigateur est obsolète. Nous vous recommandons vivement d'actualiser votre navigateur vers la dernière version.

            Les livres de KOUKOU Editions                   disponibles en France     

 
  A Paris    

Librairie "La Maronite" : 37, rue des Maronites, 75020; Métro : Menilmontant.

 

  En province     

Contacter le libraire qui se charge des expéditions :

Tel: 01 77 18 82 25

Courriel: librairielamaronite@gmail.com

 

    Décès de Nabile FARES   

 Lire l'hommage de Karima LAZALI et Ali CHIBANI  

 

   Voir l'hommage à l'ACB-Paris (vidéo)   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les sentiers de l’honneur (Messaoud OULAMARA)

Extrait : pages 28 à 291

 

La liberté, les luttes fratricides

J’ai bien apprécié ma sortie de la caserne de Tizi-Ouzou. Le différend entre les Wilayas de l’intérieur, le GPRA et l’armée des frontières commence à prendre forme de façon dangereuse pour le pays. Nos dirigeants n’ont pas laissé le temps aux Algériens d’apprécier la liberté nouvelle, pour exprimer leur joie. Le conflit naissant est une souillure pour notre révolution et un briseur de rêve. Le sang des martyrs n’a pas encore séché que nos responsables s’étripent déjà pour le pouvoir.

Pendant ce temps-là, nous étions en première ligne, au niveau des fédérations FLN, pour organiser la population, la réconforter, accompagner cet élan de solidarité exemplaire pour la reconstruction du pays. A Larbaâ n At Iraten, nous nous sommes attelés aussitôt à l’ouvrage par la dynamisation des assemblées de villages, le recueil des enfants de chouhadas pour les mettre en internat et leur permettre d’étudier, la contribution au recensement des membres des réseaux FLN. Tout reste à faire dans cette partie de la Kabylie où la majorité de la population avait été déplacée par l’armée coloniale et regroupée dans des villages-casernes.

Au moment où nos concitoyens regagnaient leurs villages, remettaient en état les toits de leurs maisons abandonnées et arrachaient les mauvaises herbes qui avaient poussé dans les cours, nos dirigeants se sont engagés dans des tractations, des combines et des manipulations pour la prise du pouvoir. La guerre entre les wilayas et l’armée des frontières s’est dramatiquement terminée au profit de ces derniers. Par la force et non par le droit. Elle s’est achevée par la spoliation du peuple algérien de sa victoire.

Au bureau du FLN à Larbaâ n At Iraten, nous sommes une équipe de six : Lmouloud At Yusef (Tighilt Mouloud) du village Agwni n Teslent, Dahmane Djouaher du village At Hegg (At Iraten), Messaoud At Mejber (Ben Medjbeur) du village Tamejjout, Osmani Omar des At Iraten, Ali At Abdeslam (Aït Abdeslam) des At Wassif et moi. Nous nous sommes installés dans l’ancienne gendarmerie de l’ex. Fort National, située juste en dessous de la porte d’Alger (1).

Dès l’ouverture du bureau du FLN, la population s’est précipitée pour des sollicitations des plus variées. Le bureau ne désemplit pas de la journée. Pour la population, le bureau du FLN est désigné par « Lbiru n imjuhad (Bureau des combattants) ». A leurs yeux, nous sommes les représentants légitimes de l’Etat algérien et nous pouvons donc les écouter et les aider. Ce que nous avons fait du mieux que nous pouvions.

La lutte pour le pouvoir s’est donc achevée par le coup de force de Ben Bella et de l’armée des frontières, par la création à Tlemcen d’un « Bureau Politique » sur mesure, puis un peu plus tard, l’adoption d’une constitution dans un cinéma d’Alger, et une assemblée nationale à liste unique.

Au début, je pensais me tenir à l’écart du pouvoir, loin des intrigues et des manipulations naissantes. Mais c’est le pouvoir qui est venu jusqu’à moi pour me provoquer. L’une des premières décisions révoltantes de ce pouvoir a été la fixation des pensions mensuelles pour les enfants de chouhadas, les combattants morts pendant la guerre : 30 dinars par mois, soit un dinar par jour ! Cette une décision m’a mis hors de moi. Je n’ai pas accepté cette trahison manifeste de ceux qui étaient tombés à nos côtés. Comment un enfant qui a déjà perdu son père ou sa mère pour la nation, peut-il vivre avec un dinar par jour ?

Pour nous, la situation est intenable. Nous recevons des centaines de veuves de guerre, d’orphelins, d’handicapés de guerre, de parents de combattants morts, tous sans ressources. Et nous ne pouvons rien faire. Plus d’une fois, nous avons entendu des mots de détresse insupportables : «vous les combattants (survivants), vous nous avez trahis ! ».

Au moment où nous avons espéré des décisions sages de notre nouvel Etat, c’est la désillusion totale.

Quelques jours après cette loi, j’ai reçu un coup de téléphone d’Alger d’Ahcène Mahiouz, député de cette première Assemblée algérienne :

— Comment vous allez là-bas, « ça va » ?

Pour moi, c’est l’aubaine pour lui dire toute notre colère sur la situation dans laquelle nous nous trouvons,

— Comment est-ce possible qu’il y ait un « ça va » ici ? Je pensais que ce n’était pas le costume, la cravate et une place à l’Assemblée nationale qui grandit un homme ! L’homme, c’est celui qui défend la justice et qui n’accepte pas l’injustice ! Viens ici pour voir de tes yeux la situation dans laquelle se trouvent les orphelins et les veuves des combattants qui étaient avec nous, ou bien ceux-là mêmes qui veillaient sur toi !

Le lendemain, deux députés venus d’Alger, Rabah Bouaziz (2) et Hamel Lamara (3), m’ont trouvé au bureau. A leurs questions, je leur ai répété les mots que j’avais dit à Ahcène Mahiouz, en ajoutant:

— Comment avez-vous accepté cette pension de misère pour les enfants des chouhadas ? Comment avez-vous accepté de renier ceux qui ont payé de leur vie cette possibilité que vous avez là, d’être libres en ville ?

L’un des deux m’a répondu :

— Avant le vote, l’un des députés avait fait la remarque pour dire que cette somme était insuffisante, et Ben Bella l’a insulté.

Scandalisé par ces propos, je leur dit :

— Il me semble que vous êtes bien des députés de l’Assemblée nationale. Vous êtes au moins sinon plus de soixante pour cent des imjuhad. Comment se fait-il que vous n’ayez rien dit pour appuyer cette intervention visant à augmenter cette pension ? Vous savez bien que Ben Bella est un mulet, qui n’a ni enfant ni foyer, pour s’en soucier !

J’ai conclu :

— Restez ici, je vous laisse mon bureau pour accueillir les veuves et les orphelins et constater de vos propres yeux.

J’ai disputé mes anciens compagnons d’armes venus d’Alger, mais à la fin, sans conséquence aucune. Pour ceux qui ont pris le pouvoir, les veuves et les orphelins ce n’est pas leur souci premier.

Quelque temps après, le premier congrès des anciens combattants devait se tenir à Alger. J’ai été désigné par mes collègues pour représenter la région. Je ne suis pas du tout enthousiaste pour y aller, mais après tout, je me suis dit qu’il ne fallait pas rater une telle opportunité pour tenter de redresser les choses dans la bonne direction. Dès le début du congrès, j’ai compris que notre pays a déjà pris la mauvaise direction. Nous avons demandé à intervenir, avec un groupe d’Alger et un groupe de Tizi-Ouzou, mais nous n’avons pas eu la parole. En fait, tout était ficelé d’avance. Ils ont donné la parole à qui ils voulaient. A la fin, ils ont désigné un président qui n’a peut-être jamais tenu un fusil entre les mains de sa vie.

Je suis revenu à Tizi-Ouzou puis Larbaâ très en colère. J’ai fait un compte rendu à mes collègues :

— Ce congrès est une mauvaise plaisanterie. Celui qui pouvait me dire, dans les moments difficiles de la guerre, que notre pays deviendrait comme cela, je ne l’aurais pas cru. Je suis convaincu que toutes ces manipulations ne nous conduiront pas à bon port.

Personnellement, toutes ces injustices et toutes ces manipulations m’ont poussé à participer au soulèvement du FFS qui s’en est suivi.

Avec « l’élection » de Ben Bella à la présidence de la République, nous nous sommes mis nous-mêmes dans l’impasse. Avant ce vote, j’ai été convié pour parler à la population à travers la Radio de Tizi-Ouzou. Dans cette intervention, j’ai expliqué ce que devait être ce vote, de mon point de vue :

— Dans ce vote, celui qui veut voter oui, il vote oui, et celui qui veut voter non, il vote non. Chacun doit voter selon sa conscience. Le vote d’aujourd’hui, c’est comme celui qui va au marché, et là, chacun y voit son intérêt et aussi pour que celui-ci contribue à l’intérêt du pays…

Après cette émission, je suis passé au bureau de la fédération FLN de Tizi-Ouzou. J’y ai trouvé Ali Zamoum. Il avait écouté l’émission. Il m’a dit :

— Ah ! Ah ! Ah ! Dda Messaoud, pourquoi tu as dit cela ?

J’ai alors répondu :

— J’ai dit ce que je pensais, que ça te plaise ou non. Je l’assume en toute responsabilité !

Devant le ton ferme que j’ai utilisé, il s’est tu. Il sait bien où était la différence entre nous. J’ai fait mon devoir jusqu’à la fin de la guerre, quant à lui, il avait levé les bras en l’air devant l’ennemi. A ce moment-là, il était ami avec Ben Bella et voulait gagner des galons en lui apportant le vote massif de la Kabylie. C’est pour cela qu’il n’était pas satisfait de ce j’avais dit à la radio.

 

 « Che » Guevara (4) en Kabylie

En juillet 1963, au moment de nos randonnées incessantes d’un village à un autre pour mettre en place tajmaât n FLN (les assemblées FLN (5)) pour la grande tiwizi de la reconstruction et du développement du pays, j’ai reçu un appel de Tizi-Ouzou m’informant de l’arrivée d’un invité étranger. On m’a demandé d’accompagner ce visiteur pour voir de ses yeux les conséquences de la guerre en Haute Kabylie, et lui expliquer comment était menée la guerre de libération nationale.

L’invité de marque, c’était « Che » Guevara ! Dès son arrivée, nous sommes partis vers le Djurdjura, sur la route d’Icherriden. Avec l’aide de l’interprète, notre invité veut comprendre ce qui s’était passé, comment cela avait débuté, comment était menée la guérilla depuis 1954 jusqu’à la fin. Il n’a pas arrêté de poser des questions. Nous avons quitté Larbaâ par la porte du Djurdjura et en moins d’une demi-heure, nous avions atteint Icherriden6. En ce lieu historique je lui ai rappelé toutes les luttes de nos anciens pour résister à l’envahisseur. Quelques centaines de mètres plus loin, le village Agemmoun Izem, vidé par l’armée française et bombardé à plusieurs reprises, n’est plus qu’une ruine.

En continuant notre route, après Tizi Ouguemoun Izem, le premier village, Azrou At Khlef, est aussi en ruine. Il avait été bombardé en 1958. J’ai raconté comment les soldats français avaient donné deux heures pour vider les lieux avant de commencer le bombardement. C’était une panique indescriptible et les villageois s’étaient réfugiés dans les villages environnants.

Le village d’Azrou a un aspect sinistre ; Tizi Bwafriwen, tajmaât et plus haut Tighilt Bweqbou, tout n’était que ruines et désolation.

Sur les vingt kilomètres du trajet entre Larbaâ et Michelet/Lhemmam, notre invité a vu toutes les misères subies par notre peuple. Le sang de nos morts n’a pas encore séché, les larmes de nos orphelins non plus.

Le décor est encore plus émouvant en continuant plus loin, vers Iferhounen, At Illiten. Les mots ne sont plus nécessaires pour informer notre hôte.

A notre retour de ce périple, avant leur retour sur Tizi-Ouzou, notre invité barbu a voulu prendre des photos avec nous. Au moment de poser, il s’est mis à côté de moi, avant de tirer de sa poche un gros cigare qu’il m’a tendu. Je lui ai dit :

— Non merci ! Je ne fume pas !

Avec l’aide de l’interprète, il m’a demandé avec insistance de le tenir dans la main, même si je ne fume pas. Ce que j’ai accepté. Puis nous avons pris la photo.

Au moment de nous dire au-revoir, il m’a promis de m’envoyer la photographie.

« Che » Guevara est remonté dans la voiture pour reprendre la route de Tizi-Ouzou.

-----------------------------------------------------------------------------------------

Notes

1 - Larbaâ n At Iraten : Fort Napoléon, puis Fort National, fondée par le Maréchal Randon le 14 juin 1857 sur le site du village Icherâiwen, village natal de Si Mohend U Mhend. C’était une ville entourée de remparts et ne disposait que de deux portes : « la porte d’Alger » pour aller vers Tizi-Ouzou et Alger, et « la porte du Djurdjura » pour aller vers Michelet. Ces portes avaient été détruites sur ordre d’un maire du néo-FLN après 1962 !

2 - Bouaziz Rabah (dit Saïd) (1928-2009), originaire de Tizi Rached. Ancien membre de l’OS, envoyé par Abane Ramdane en 1957 à la Fédération de France du FLN. Il était l’un des 5 membres du Conseil Fédéral de la Fédération de France du FLN.

3 - Hamel Lamara (plus connu à la fin de la guerre sous l’appellation « capitaine Si Lamara ») (1917-1991), est originaire d’At Lahsen dans la tribu des At Yani où il était instituteur. Secrétaire général de la Wilaya III sous Amirouche de 1957 à 1959, puis responsable de la zone 3 ; secrétaire de Wilaya de 1960 à 1962 sous Mohend Oulhadj, puis commandant de la zone 3.

4 - « Che » Guevara était venu deux fois en Algérie, en 1963 puis en 1965.

5 - L’organisation de base du FLN en Kabylie devait être la continuité de tajmaât dans chaque village et non une administration parallèle (« le parti unique du FLN ») pour le contrôle de la société, comme cela s’est fait par la suite.