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    Décès de Nabile FARES   

 Lire l'hommage de Karima LAZALI et Ali CHIBANI  

 

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La Mission (Mohamed BENCHICOU)

Extraits (pages 93 à 102)

 

On ne sut jamais qui était l’auteur de l’appel anonyme à l’officier Hopkins.

Mon procès n'eut jamais lieu.

La somme de révélations mises en lumière par la publication des deux premiers Carnets d’In Amenas ajoutée à toutes celles que fournirent à la justice Douglas, Mary et Daisy, avaient conduit le juge à conclure au guet-apens et à abandonner les poursuites.

Des ministres, il est vrai, furent interpellés par les journalistes et par l'opposition à propos du rôle très équivoque de la diplomatie britannique. Un grand quotidien avait même titré en première page : « Cameron la brocante ! », s’indignant que dans ce royaume qui donna si longtemps l’image de la grandeur et de la démocratie, l’avidité tienne subitement lieu d’ambition. Un tabloïd connu pour sa virulence osa une manchette assassine : « Churchill reviens !… Mais avec du pain : ils ont tellement faim! » Douglas, Mary et Daisy s’étaient surpassés. Mon ami avait fourni à mon avocate des éléments précieux sur la collusion entre milieux d’affaires britanniques et dirigeants politiques algériens, qui corroboraient mes carnets (1). Mon ex-femme, quant à elle, avait pris attache avec Hamizaoui, un citoyen algérien résidant à Londres et président de l’association Algeria Solidarity Compaign ainsi que Kevin Smith, membre actif de l’Ong Platform qui préparaient un rapport sur les relations obscures entre le Royaume-Uni et l’Algérie et opportunément intitulé « Renforcer les dictatures, l’accaparement britannique du gaz et l’état des Droits Humains en Algérie ». Hamza et Kevin étaient très remontés contre ce lobbying malvenu du gouvernement britannique en dépit des scandales majeurs de corruption en Algérie». Mon ami le colonel s’était surtout intéressé à la fille. « Je m'appelle Johanna!» m'avait-elle dit, alors que je reprenais à peine mes esprits après le langoureux baiser qu'elle venait de me donner devant les yeux ahuris de quelques touristes japonais. J’avais pensé que c’était à la fois osé pour une première rencontre et diablement surpayé pour le service que je venais de lui rendre.

Oui, mais Douglas avait découvert qu’elle ne s'appelait pas Johanna mais Tatiana, elle n'était pas Bruxelloise, mais nous venait d'Ukraine, et plus exactement de la ville de Lviv, cité historique connue pour son opéra et pour son enfant terrible: le milliardaire russe Mikhail Fridman, 17e fortunemondiale. Ce milliardaire, enrichi lui aussi sous l'ère Eltsine, a fait partie de ceux que l'on a surnommés « Les banquiers du Kremlin », ce groupe de sept fortunés venus au secours de Boris Eltsine en 1995, quand l'État russe, en faillite, n'avait plus un sou pour payer ses fonctionnaires. Fridman et six autres grosses fortunes de Russie avaient alors mis à la disposition d’Eltsine quelques milliards de dollars qui lui avaient permis de souffler, un prêt, certes, sans intérêt mais gagé sur les plus grandes entreprises encore contrôlées par l'État... C'est ainsi que « les banquiers du Kremlin » sont devenus plus puissants et plus riches, au point de constituer un pouvoir parallèle à l'État russe, ce qui n'était pas du goût du successeur d'Eltsine, Vladimir Poutine, qui s'en débarrassera par toutes sortes d'expédients (2).

Mikhaïl Fridman fut l'un des rares à conserver sa position en échange d'une totale soumission à Vladimir Poutine. Qu’avait à voir le Crésus russe dans mon embrouillamini déjà très opaque ? Aujourd’hui je pense savoir : je n'ai été amené à connaitre Tatiana que parce que l'attaque de Tigantourine est une affaire de fric, de luttes d'influence, de rivalités de pouvoirs, de toutes ces choses que l'on ne voit pas, dont on ne nous parle pas mais qui président à tout.

Fridman s'était porté candidat au rachat des actifs algériens que British Petroleum mettait en vente. La compagnie britannique avait besoin d'argent. Nous sommes en été2010 et le milliardaire russe venait de faire une offre pour l'acquisition de deux sites gaziers qu’exploite British Petroleum, dont celui de Tigantourine. L'attaque de Tigantourinea peut-être commencé avec un jugement, quelque part en Amérique, qui condamna British Petroleum à la plus lourde amende de toute l'histoire, pour sa responsabilité dans la marée noire du Golfe du Mexique. Tant et si bien qu'un jour de l'été 2010, British Petroleum, mis à mal financièrement, créa la surprise en annonçant vouloir vendre ses actifs algériens, dont le site de Tigantourine ! Notre chère compagnie pétrolière avait besoin de liquidités, mais ses responsables avaient préféré exposer à la presse des motifs plus nobles comme la forte augmentation des frais liés à la sécurité des sites ou l'effet de la nouvelle loi algérienne d'investissement qui aurait sensiblement grevé les bénéfices. En aparté, les dirigeants de British Petroleum avouaient même vouloir quitter l'Algérie pour un troisième motif un peu plus inavouable : la crainte d'être impliqué dans les scandales en série qui secouaient alors le monde pétrolier algérien. Le ministre algérien du pétrole était, en effet, recherché par la justice italienne et par Interpol. Il avait collectionné, le bienheureux, durant les dix dernières années, propriétés dans l'État du Maryland et placements bancaires. L'un des rêves secrets des Russes a toujours été de pouvoir mettre un pied en Algérie, sans doute pour accroître leur contrôle des fournitures de gaz l’Europe, peut-être aussi pour être plus proche de ce Sahel où se joue une partie de l'avenir du monde occidental. Cette fois, ils pensaient y être, enfin, arrivés. Fridman et le Kremlin jubilaient. Le magnat avait laissé entendre devant la presse qu'il serait bientôt propriétaire des gisements gaziers d’In Amenas, dont celui de Tigantourine et qu’il n’y avait plus aucun obstacle à cela. Même quand l’État algérien avait envisagé de faire jouer son droit de préemption et d’acquérir, pour son propre compte, les actifs de notre chère British Petroleum, les Russes firent des concessions et envoyèrent à Alger leur ministre de l’Énergie Sergei Shmatko porteur d'une proposition alléchante : un échange d'actifs. En contrepartie d'un accès à une partie du gaz algérien, donc d'un abandon de son droit de préemption, l’État algérien prendrait des parts dans des exploitations pétrolifères en Russie ! Des négociations s'étaient alors ouvertes entre la société de Friedman et l'entreprise publique algérienne Sonatrach. L'affaire ne tarda pas à se transformer en affaire d'État. Le Kremlin s'était jeté dans la bataille. Douglas avait pu joindre un vieil ami de Moscou, Maxim Barsky, l’un des hauts dirigeants du groupe pétrolier que dirige Mikhail Fridman, et confirméque le Premier ministre Vladimir Poutine avait sollicité, par écrit, la bienveillance du gouvernement algérien afin de faciliter le déploiement du groupe pétrolier russe de Fridman en Algérie. Le président russe Dmitri Medvedev dut se déplacer lui-même à Alger, en octobre 2010, pour en parler de vive voix. À en croire Maxim Barsky, qui était du voyage, les hommes du Kremlin avaient fait une nouvelle proposition aux Algériens, en plus de celle qui consistait à un échange d'actifs avec Sonatrach. Les Russes qui étaient devenus propriétaires du principal opérateur de téléphonie mobile en Algérie, Djezzy, s'étaient dits disposés à le céder au gouvernement algérien pour un « prix d'ami », en contrepartie de facilitations en faveur du groupe pétrolier de Fridman.

Tatiana avait-elle vraiment existé ?

Travaillait-elle pour les Russes ?

Ces derniers étaient diablement en colère et il n’était pas très difficile d’imaginer leur dépit : notre prestigieuse firme British Petroleum fit volte-face et laissa entendre qu'elle ne voulait plus céder ses actifs algériens, au grand dépit des Russes. Ils pensaient pouvoir acheter le site gazier de Tigantourine et, bizarrement, British Petroleum ne voulait plus vendre. À cela, il y avait des raisons que l'on a pu connaître, Douglas et moi, et celles que l'on ne connaîtra jamais. De celles que l'on avait réussi à savoir, j'avais retenu celle qui me parut la plus décisive, mes compatriotes avaient pu former avec les Américains et les Français un lobby puissant qui allait dicter sa loi au gouvernement algérien. En sus, il y avait la cerise sur le gâteau : la découverte, entre temps, de réserves impressionnantes de gaz non conventionnels en Algérie. Les très avisés dirigeants de British Petroleum, avec l'appui du gouvernement britannique, avaient réussi à décrocher le contrat du siècle ! La firme anglaise avait été chargée de l'exploitation des gaz de schiste sur le périmètre de Bourarhat, à quelques kilomètres seulement de Tigantourine. Le champagne coulait à flots à New York et à Londres : Les premiers tests d'extraction étaient exceptionnellement encourageants, les réserves y étaient immenses, presque à hauteur de celles des États-Unis, et le rendement spectaculaire.

Cela sentait bon les dividendes !

À ce motif, bien éloquent à lui seul, s'ajoutent les raisons cachées de cette volte-face et qui relèvent, sans aucun doute, de ces petits mystères inconnus des citoyens ordinaires et qui forment ce que l'on appelle « les raisons d'État ». Douglas suppose que les capitales occidentales n'étaient pas ravies de savoir des Russes renforcer leur domination dans l'approvisionnement en gaz de l'Europe, ni même de les voir se promener dans le vaste désert algérien où il se trame tant de choses secrètes.

Toujours est-il que, British Petroleum retrouva quelques charmes à rester en Algérie et se découvrit même des affinités avec ses dirigeants. Ils ne formaient plus qu’un seul couple uni par des pactes secrets.

Selon ce que m’a révélé Mary, le voile sur le concubinage entre le gouvernement Cameron et le pouvoir d'Alger fut levé tout à fait fortuitement, à Londres où se tenait une rencontre autour du financement de l'exploitation des gaz non conventionnels de Bourarhat : le ministre algérien et ses partenaires britanniques, dont l’ambassadeur en Algérie et Lord Lespy avaient trouvé un comité d’accueil assez spécial, formé de militants écologistes qui les interpellèrent durement sur les ravages qu’allait provoquer l’exploitation du site de Bourarhat. Le ministre algérien se confondit en explications peu crédibles tandis que ses hôtes britanniques tentaient de s’en sortir par des arguments politiques qui ne convainquirent personne. La connivence qu’on voulait garder secrète avait éclaté en plein jour !

Le sang de Tigantourine avait contribué à jeter le royaume britannique, berceau d’une si vieille démocratie parlementaire, dans les bras de l’autocratie algérienne qui s’éternisait au pouvoir par des méthodes inavouables et qui avait accueilli avec enthousiasme cette marque d’amitié qui la réhabilitait aux yeux du monde. Le milliardaire algérien exilé puis incarcéré à Londres, Abdelmoumène Khalifa, en fera les frais. Khalifa est, un peu, le Boris Berezovski algérien. Un peu, c'est-à-dire ce qu'il faut pour établir un parallèle entre deux hommes qui se sont enrichis spectaculairement et suspectés, tous les deux, de l'avoir été sur le dos de leurs États respectifs, recherchés tous les deux par leurs gouvernements respectifs et établis, tous les deux, à Londres. Moscou a réclamé à plusieurs reprises l'extradition de Berezovski, mais Londres a toujours rejeté ces demandes et lui a accordé en 2003 l'asile politique. Alger, elle, va obtenir l'extradition de Khalifa de la part de ces mêmes autorités britanniques. Le Parquet russe avait pourtant ajouté de sérieuses accusations contre Boris Berezovski, suspecté d'être derrière plusieurs meurtres, dont celui en 2006 du transfuge du FSB (issu de l'ex-KGB) Alexandre Litvinenko à Londres. Boris Berezovski a vécu libre et protégé, dans la capitale anglaise, jusqu'à sa mort en mars dernier à Londres dans des circonstances "inexpliquées". Abdelmoumène Khalifa, lui, a rejoint une prison algérienne. Dans Londres de Sa Majesté, toutes les crapuleries ne se valent pas. Allez savoir si certaines ne sont pas plus sujettes au climat politique, aux affaires, à toutes ces choses mystérieuses qu'on appelle la diplomatie secrète, à tous ces pactes auxquels on ne pense pas, des gisements de gaz non conventionnel par exemple, c es schistes dont l'Algérie détient la seconde plus grande réserve mondiale après les États-Unis et dont elle vient de confier l'exploitation à une firme… Coupable ou innocent des accusations qu'on lui prête, Abdelmoumène Khalifa serait toujours à la tête de sa fortune s'il avait tenu ce même discours à la gloire de son président, avec domicile à Londres où, comme l'ancien allié de Berezovski, le milliardaire russe Roman Abramovitch, resté en bons termes avec Vladimir Poutine, il serait propriétaire du club de football de Chelsea et de quelques autres symboles prestigieux de la couronne. Mais ça, comme dirait Tante Meredith, ça s'apprend avec l'âge.

Ils avaient quelques raisons de se croire bernés ce qui, dans la guerre de positions que se livrent les grandes compagnies mondiales pétrolières, se traduit souvent par l’imprévisible. Qui ne savait que les oligarques russes étaient violents en affaires ? Pas les Britanniques en tout cas. Tout, dans les rapports entre Russes et Anglais, a une odeur de sang et de fric suspect. J’ignorais qu'en me déplaçant en Algérie, j’entrerais dans ce cercle pervers où la couronne britannique perdrait un peu de son honorabilité et les oligarques russes de leur mauvaise réputation. La bataille est aussi feutrée qu’impitoyable entre le prestigieux Kremlin et la respectable Buckingham.

Puis, tout s’enchaîna, à un rythme fou, jusqu’à donner cette opération terroriste de Tigantourine.

 

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Notes

1- Douglas a pu obtenir un document confidentiel où on lit que « le Royaume-Uni est très intéressé parla vente d’armement à l’Algérie considérée comme un marché prioritaire en 2010/11 par la Defence  and Security Organisation (DSO), qui est la branche Défense et Sécurité du UK Trade and Investment (organisme britannique publique en charge de la promotion du commerce international).

2- Boris Berezovski sera forcé à l'exil en Grande-Bretagne puis retrouvé pendu dans sa propriété de la banlieue londonienne ; Vladimir Vinogradov est mort en 2008 ; Mikhaïl Khodorkovski a été jeté en prison pendant 10ans; Vladimir Goussinski s'est réfugié en Espagne ; Alexandre Smolenski s'est définitivement retiré des affaires en 2003. Seuls Mikhaïl Fridman (6efortune de Russie) et Vladimir Potanine (4efortune du pays) ont, eux, conservé leur influence. Mais leur allégeance à Poutine est totale.