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            Les livres de KOUKOU Editions                   disponibles en France     

 
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    Décès de Nabile FARES   

 Lire l'hommage de Karima LAZALI et Ali CHIBANI  

 

   Voir l'hommage à l'ACB-Paris (vidéo)   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Téter sa collègue

Un groupe de jeunes Malaisiens, pratiquement tous glabres, papotaient dans leur langue. Très vite, ils me prièrent de prendre part à leur conversation. Pourquoi étaient-ils venus ici ? Pour les études, voyons ! Bien sûr. Car en plus de sa mosquée, al-Azhar possède un pôle universitaire très prisé. Très ancien aussi. Au Moyen Âge, on y enseignait la philosophie, la chimie et l’astrologie. À cette époque, les imams ne lâchaient pas des kamikazes sur les poètes et les écrivains. Les juges ne faisaient pas leur miel sur le dos des impénitents. Les princes n’embastillaient pas les homosexuels. Les ouvrages arabes n’avaient rien à envier à L’art d’aimer d’Ovide ni même au Kama-sutra. Mais tout cela n’est plus qu’une légende. De nos jours, ce sont les fatwas incendiaires qui ont pris le dessus sur le savoir et le raffinement.

Tenez, connaissez-vous la fatwa sur « l’allaitement des grands » du ’alim (savant) Izzat al-Attiyah, ancien responsable du département d’études du hadith? C’était en 2007. Al-Attiyah partait du principe qu’il était « très risqué » pour un homme et une femme de se retrouver seuls dans un endroit fermé. Pourquoi ? À cause de Satan, celui qui rôde comme un vautour autour de chaque croyant pour le détourner du droit chemin. Et puis, il est bien connu que dans chaque femme vit un chaïtan, un diable qui bondit là où on l’attend le moins, par exemple sur les lieux de travail où sont réunis les deux sexes. Tous ces tête-à-tête exaspéraient le pontife. Pour les rendre légitimes, il a jugé bon de suggérer aux femmes d’allaiter leurs collègues à cinq reprises. Le cheikh faisait ainsi d’une pierre deux coups. La création d’un lien de lait entre les deux collègues les empêcherait, comme le prescrit le Coran, d’avoir des relations sexuelles. La mixité se trouvait, ainsi, purgée de son mal. Face à son collègue devenu enfant, la nouvelle « maman » serait même en mesure de se débarrasser de son voile ! Le savant ne s’arrêtait pas là : il suggérait que l’allaitement soit formellement codifié et qu’un certificat nominatif soit délivré aux personnes concernées. Avec tous ses minutieux détails, on aurait tort de croire que cette trouvaille n’est qu’une lubie.

 Quand les « sœurs » battent en retraite

Les « sœurs musulmanes », emmaillotées dans leurs voiles, étaient confinées dans un espace clos en retrait, sans accès direct à la cour centrale d’al-Azhar, l’élément le plus ancien de la mosquée et de loin le plus parfait. Quoique leur bâtiment n’eût rien à envier aux autres, il était manifestement plus modeste et surtout à l’écart de tout et de tous. Cette répartition de l’espace ne serait rien si elle n’impliquait pas une ségrégation sociale des tâches. Elle ne serait rien si elle ne subordonnait pas une catégorie à l’autre. Elle ne serait rien si la mosquée ne dictait pas ses lois à la cité. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le voile est devenu une norme sociale. Pour qui se méprendrait sur la signification du phénomène et surtout sur son ampleur, les remarques qui vont suivre méritent d’être prises en compte. Ce n’est pas tant par piété que par résignation que bien des femmes portent le voile. Elles doivent se résoudre à faire oublier leur corps, car ce n’est qu’en devenant invisibles qu’elles peuvent prétendre à l’existence. « Exister » parce qu’on disparaît, allez comprendre ! En fait, ce n’est pas si compliqué. Un mal profond gangrène la société égyptienne : le harcèlement sexuel, tristement banal là-bas. Avec une telle donnée, la liberté de circuler ne peut s’envisager que dans la soumission à une exigence féroce et écrasante de conformité. Ce n’est qu’en soustrayant leur corps au regard des hommes que les femmes peuvent envisager d’avancer ou, du moins, essayer de marcher. Car même si elles sont emmitouflées, il restera à l’homme sa capacité de fantasme. Le deuil à faire est celui de la féminité.

D’où vient cette haine sourde qui oppose les femmes aux hommes ? Pourquoi cette menace sexuelle omniprésente ? Pourquoi tous ces fantasmes puérils ? Comment pourrait-il en être autrement, quand les « femelles » sont vues comme des forteresses à prendre d’assaut, des boules de chair contre lesquelles on se frotte dans le métro et dans les autobus, des champs de bataille où l’on se défoule après un match de foot, des paillassons sur lesquels on s’essuie sans même y penser ? Alors, beaucoup d’Égyptiennes ont choisi la voie du pragmatisme. Pour se protéger, elles s’effacent. Cette réalité ne peut expliquer à elle seule le retour du voile islamique, pourtant décrié par les féministes égyptiennes dès les années 1920. Elle se juxtapose, bien entendu, aux effets de la tangente rigoriste que prend une société de plus en plus religieuse.

 

Dans le bus, toutes pareilles !

Dans son long-métrage Les femmes du bus 678, sorti en 2010, le réalisateur Mohamed Diab explore la thématique du harcèlement à travers trois personnages issus de milieux sociaux très différents. Qu’on soit prévenu, Diab fait un état des lieux abominable et difficilement imaginable. Le film est clairement introduit par la mention « inspiré de faits réels ». C’était en 2008: Noha Rushdi Saleh, 27 ans, est alors la première femme égyptienne à oser porter plainte pour harcèlement. Le coupable est condamné, et le cas fait jurisprudence. Un sondage réalisé la même année révélera que le harcèlement est une pratique dont 83 % des Égyptiennes avouent avoir été victimes.

Pour élaborer son scénario, Diab fait se croiser trois destins de femmes. Seba est une grande bourgeoise sans enfant, épouse de médecin. Elle devient la proie d’un harcèlement collectif, un soir, alors qu’elle sort d’un stade au bras de son mari, après un match de football de l’équipe nationale. Fayza est une mère de famille traditionaliste, de milieu modeste, voilée, mariée à un policier, qui emprunte quotidiennement un bus bondé pour se rendre à son travail. Lieu de toutes les humiliations, le bus devient un laboratoire de torture, puis l’outil de la vengeance de Fayza. Nelly est une jeune femme libre, un peu tête brûlée, à fleur de peau, qui appartient à la bonne bourgeoisie cairote. Agressée en face de chez elle sous le regard de sa mère perchée au balcon, elle décide de dénoncer son agresseur. Mais ni ses parents ni sa belle-famille ne voient ce geste d’un bon œil. Son désir impérieux d’aller de l’avant trouve un écho aussi bien chez Fayza que chez Seba. Mais l’attitude de ces femmes tranche avec celle qui prévaut dans la société égyptienne. Dans la plupart des cas, les agresseurs se perdent dans leurs prières entre deux méfaits et leurs victimes, elles, s’enferment dans le silence.

Analysant le phénomène, Mohamed Diab perçoit une confrontation abstraite entre deux Égypte. Dans une entrevue accordée au magazine en ligne Rue 89, il déclarait : « Les Égyptiens présents lors des dix-huit premiers jours [de la révolution] étaient les plus braves car ils pensaient que la police allait les tuer. Avec le courage d’affronter la mort, ils ont fait ressortir le meilleur d’eux mêmes.

Aucune femme, alors qu’on était serrés comme des sardines, n’a été abusée. » Le réalisateur parle de la « nouvelle » Égypte par opposition à la « vieille », celle qui a débarqué place Tahrir le 11 février, quelques heures après le départ d’Hosni Moubarak. Une arrivée qui coïncide avec l’éclatement de la violence envers les femmes, dont certaines se font violer par des manifestants, notamment Lara Logan, journaliste de la chaîne américaine CBS.

Tous ces événements ainsi que le marquage du territoire d’al-Azhar privant les femmes de la pleine jouissance des lieux ne semblaient guère contrarier le petit groupe d’étudiantes indonésiennes plongées dans la lecture du texte coranique qui m’invitèrent à me joindre à elles. Après leur séjour d’études, elles se destinaient à l’enseignement de la théologie dans leur pays, le plus populeux du monde musulman avec ses 240 millions d’habitants. Allaient-elles s’opposer aux fatwas farfelues et indécentes à l’égard des femmes ? Espéraient-elles un jour diriger la prière ? Demanderaient-elles l’abrogation des textes coraniques les plus violents ? Allaient-elles dénoncer la barbarie des lois qui régissent leur existence dans le mariage, dans la famille, dans la société ? Ces préoccupations n’étaient pas les leurs. Insensibles au spectacle des souffrances de leurs semblables, elles avaient le devoir de se taire et d’effacer ce qui pourrait accabler le pouvoir des hommes. Prudence, lâcheté ou soumission?

Pour justifier la culture de la polygamie et de la répudiation, les étudiantes évoquèrent pour mon édification la pureté, le respect, la famille. Ces esclaves ne font rien pour briser leurs chaînes. Noyées, résignées, passives, elles continuent de creuser l’abîme dans lequel crèvent des millions d’autres femmes. Hegel disait : « Il est plus facile d’être esclave que maître. » Faut-il rappeler que l’esclavage des femmes n’est pas une spécialité musulmane ? L'automne des femmes arabes_13,5x21 28/01/13 10:29 Page62 George Sand explore cette thématique dans Indiana, premier roman mythique qui porte le nom de son personnage principal. Privée d’homme, la jeune femme n’était plus rien, pas même un nom. Sand a parfaitement montré comment une esclave peut être totalement aliénée, au point d’aimer son esclavage. Simone de Beauvoir a aussi, à maintes reprises, rappelé ces liens qui rattachent l’esclave à son maître en décortiquant les structures du système patriarcal.

Pour ces étudiantes en théologie, ce système était un bien. J’avais en face de moi des jeunes femmes aux sourires avenants et à l’intelligence vive qui avaient totalement intégré leur rôle: perpétuer l’infériorisation des musulmanes.

Mais si le changement ne vient pas d’elles, de qui ?

 

« We are outside the mosque »

Depuis sa réprimande à propos de ma tenue, Ahmed, le gardien du temple, ne m’avait pas lâchée d’un pouce.

« D’où venez-vous ?

— Du Canada.

Good country ! Canada dry never die ! (Depuis les

bords du Nil, en passant par Le Caire khédivial, copte,

musulman ou encore européen à Zamalek, on me rebattait

les oreilles de cette phrase.)

— Et ce foulard alors, voulez-vous me l’arranger ?

Comme j’obtempérais, il ajouta en montrant du

doigt l’un des minarets :

— Ça vous dirait de monter là-haut? »

J’osais à peine imaginer la lentille de mon appareil photo embrassant la « ville aux mille minarets », dont un grand nombre furent construits du temps des Mamelouks et dédiés aux grands souverains égyptiens du Moyen Âge après leur mort. Ces mosquées funéraires sont connues sous le nom de tombeaux des Mamelouks, ou des califes, et constituent des nécropoles urbaines qui s’étalent sur des dizaines de kilomètres, d’où l’appellation « Cité des morts » pour désigner les quartiers concernés. Les cimetières se succèdent à l’infini : Bassatine, Al Darassa, Saïda Nafissa, Saïda Aïcha, Bab el Nasr… et la richesse architecturale des mausolées renseigne, encore aujourd’hui, sur le rang social des trépassés qu’ils abritent. Entre les deux guerres, un bon nombre de ruraux se sont installés dans la Cité des morts, donnant à la ville ce caractère unique d’une cohabitation insolite entre les morts et les vivants. C’est là sans doute la conséquence la plus spectaculaire de la crise du logement qui ronge le pays depuis des décennies. « Attention, je vous préviens : l’escalier est sombre et étroit.

— N’ayez crainte, je n’ai peur ni du noir ni des escaliers.»

En bon éclaireur, Ahmed a emprunté l’escalier en me devançant. Je le suis sans aucune difficulté en me méfiant tout de même des marches un peu délabrées. Il m’adresse un sourire engageant et saisit ma main fermement. « La mosquée, là-bas, qui domine la ville, est typique du style ottoman avec ses deux minarets élancés comme des plumes. C’est la mosquée de Méhémet Ali, l’emblème du Caire, construite sur le modèle de la mosquée bleue d’Istanboul. Elle se trouve dans l’enceinte de la citadelle bâtie sur ordre de Salah el-Dîn [Saladin] pour nous protéger des Croisés qu’il vainquit. C’était à l’époque l’une des plus puissantes forteresses du monde. Et le parc que tu vois, à côté de l’université, c’est celui d’al-Azhar. Il est relativement récent, on l’a inauguré en 2005. C’est une grande réussite, un véritable poumon vert, avec ses allées bordées de palmiers. Ça vaut la peine de le visiter! »

Au premier arrêt, j’avais décidé de me débarrasser de mon foulard. Lorsque je l’eus enlevé, Ahmed ne souffla mot. Il n’avait plus l’air d’un petit notable terne et arrogant. Il avait laissé tomber sa vanité de paon et affichait même une certaine humilité dans nos échanges. Mais il était fier de sa ville : « N’oublie pas que Le Caire était destiné à rivaliser de prestige avec Bagdad, la ville des Abbassides. » Cette rivalité séculaire entre les capitales des grands empires d’autrefois, omeyyade, abbasside et fatimide, je l’avais largement perçue en visitant Damas.

Lorsqu’on arriva au niveau de la deuxième terrasse, l’allure d’Ahmed changea et sa chemisette blanche à rayures devint humide. Alors que j’avais les deux mains prises par mon appareil photo, j’ai senti les siennes se poser sur mes hanches, puis le souffle de sa respiration haletante sur mon cou. « Hé, ce que tu fais là est haram, un sacrilège !

No, not exactly, we are outside the mosque. Look, over there, we are inside but here, we are outside… »

J’avais déjà perçu dans tous mes déplacements au Caire cette obsession sexuelle. Ce malaise disait à tout le monde et à chaque instant que personne n’y trouvait son compte. J’étais toujours sur mes gardes, flot tant dans des vêtements sobres, sans maquillage. Cette contrainte de surveillance devient une seconde nature et aucune femme n’y échappe, de la petite fille à la grand-mère. Aux abords des mosquées, il me semblait pourtant naturel d’attendre que ce danger s’éloigne. Visiblement, non. Se pouvait-il que ce soit en fait là qu’il se concentrait ? J’ai compris après avoir échangé avec quelques femmes que certains imams n’étaient pas différents de ces évêques qui achètent des nuits avec des femmes qu’ils entretiennent ou de ces curés qui prennent leur plaisir à tripoter des enfants. Ici comme ailleurs, la fièvre religieuse défigure la nature humaine. Il ne résulte de cette contrainte que souffrance, hypocrisie et violence, amours clandestines parsemées de secrets et de honte. L’émancipation sexuelle est un combat décisif contre l’assujettissement social et culturel. Mais au lieu d’être portés par ce souffle libérateur, les Égyptiens sont empêtrés dans d’autres batailles.