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Les livres de KOUKOU  disponibles en France 

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Regard sur le « Printemps berbère » :

Témoignage et réflexions d’un acteur - observateur.

 

 

par Salem CHAKER[1]

 

Deuxième partie

 

 

 

Le « front académique » : un engagement personnel intense.

 

Pendant toute cette période, qui débute en fait pour moi en juin 1979 et s’étend jusqu’à la fin 1981, j’ai joué, en pleine conscience, le rôle d’universitaire berbérisant de référence, Mammeri étant déjà à la retraite et, de plus, assez peu enclin par nature aux engagements publics ; nous avons cependant toujours précisément discuté ensemble de mes initiatives. J’ai donc porté « le versant universitaire » de la revendication en présentant régulièrement aux autorités (Universités d’Alger et de Tizi-Ouzou, Ministère de l’Enseignement Supérieur) des dossiers en vue de l’intégration du berbère à l’université. Mes propres démarches étaient confortées par celles du collectif des enseignants de l’université de Tizi-Ouzou, avec lequel j’étais en contact régulier : la stratégie, mise en place à la rentrée 1980, était d’exercer une pression parallèle et coordonnée sur le ministre de l’Enseignement supérieur d’alors, A. Bererhi, pour l’amener à concrétiser sa promesse, faite à plusieurs reprises aux représentants de l’université de Tizi-Ouzou et à moi-même, « d’ouvrir un cadre d’enseignement et de recherche en berbère à Tizi-Ouzou ».

 

Quand on examine nos demandes académiques[1] de l’époque avec le recul du temps, elles ne peuvent qu’apparaître comme très modestes, voire dérisoires : il faudra pourtant attendre 10 ans (1990) pour que le premier département de berbère soit créé à Tizi-Ouzou et que le magister de langue et culture berbères soit enfin ouvert. Cela donne en contrepoint la mesure du degré de blocage et de fermeture du système politique FLN, incapable de la moindre négociation et compromis avec la société. Il faudra les émeutes d’octobre 1988, la fin du parti unique et la nouvelle constitution de 1989, c’est-à-dire un véritable ébranlement politique, pour que se dessine un début de décrispation.

Ayant été reçu personnellement plusieurs fois par A. Bererhi, au cours de cette période, j’ai tendance à penser qu’il était sans doute personnellement favorable à une solution d’ouverture. Mais il me paraît également évident qu’il faisait partie de ces « ministres techniques » dont le poids politique était limité, face aux orientations idéologiques lourdes du FLN. J’en vois une confirmation dans le fait que lorsque je l’ai rencontré en octobre ou novembre 1981, alors que quelques semaines auparavant, il me confirmait encore « sa volonté de me muter à l’Université de Tizi-Ouzou pour y mettre en place un cadre pour le berbère », il m’a déclaré tout net : « le Comité central du FLN s’est saisi du dossier et va engager d’ici le printemps un débat interne sur la culture, je ne peux donc rien décider tant que ce débat n’est pas tranché ! »[2]. Je dispose d’un autre indice objectif de sa probable bonne volonté personnelle, en tout cas, de sa bonne disposition à mon égard : en 1983, alors que ma situation statutaire n’était toujours pas réglée[3], il a tenté de « trouver une solution à mon cas personnel » en me détachant à plein temps au CRAPE : je détiens encore l’arrêté signé de sa main, daté du 20 avril 1983 (!), jour où il m’a reçu au ministère en présence de Y. Nacib.

 

Mais notre « stratégie académique » fut double : à la fin de l’année 1980, lorsqu’il nous est apparu que l’Enseignement supérieur « traînait en longueur », voire « nous menait en bateau » et ne se décidait pas à honorer ses promesses, nous décidâmes, d’ouvrir un « second front » en organisant une « pression par la base » sous la forme de meetings, cycles de conférences et « cours sauvages » partout où la mobilisation des étudiants le permettait. En fait, l’initiative avait déjà été lancée à Tizi-Ouzou dès la rentrée d’octobre 1980 et des cours « sauvages » réguliers s’y déroulaient sans problème particulier : il y avait sur place plusieurs enseignants déjà bien formés et expérimentés comme Ramdane Achab, Idir Ahmed-Zaïd… Je m’y rendais quasiment toutes les semaines et nous tenions des réunions techniques très studieuses de notre « Comité Provisoire pour l’Enseignement et la Recherche en Berbère »[4] sur les programmes et contenus des enseignements. J’ai notamment souvenir d’une séance du 29 janvier 1981, à laquelle participait une trentaine d’enseignants de Tizi-Ouzou, dont R. Stambouli, qui a envisagé une intégration de facto de ces enseignements dans les cursus officiels et la mise en place d’un magister. Pour ce qui est d’Alger, où les choses se mettent en place un peu plus tard, à partir du second semestre (en février 1981), il me semble me souvenir que cette forme d’action visait également à contourner les difficultés rencontrées par les collectifs de la région d’Alger à organiser de grands rassemblements sur la voie publique, les tentatives de manifestations étant durement et immédiatement réprimées à Alger. Il y avait donc un décalage net entre les possibilités d’action en Kabylie et à Alger et les enceintes universitaires apparaissaient comme pouvant permettre de maintenir une pression revendicative à Alger et de « désenclaver la Kabylie ».

 

Ce fut alors, jusqu’au 19 mai 1981 lorsque les autorités décidèrent d’arrêter les principaux acteurs des collectifs étudiants algérois, un véritable florilège de conférences-débats dans de très nombreuses enceintes universitaires (facultés et écoles d’ingénieurs, cités universitaires…) de la région d‘Alger, avec une assistance toujours nombreuse (plusieurs centaines de personnes, voire plus d’un millier) et motivée : les débats et séances de questions-réponses étaient interminables. Il était difficile de répondre à la demande car des comités locaux étudiants se mettaient en place un peu partout, d’Alger à Boumerdes et nous demandaient l’organisation de conférences. Le clou fut certainement le « cours sauvage » de la Faculté des Lettres d’Alger-centre qui se tenait régulièrement dans le grand amphi bondé de l’immeuble historique de la vénérable institution. A l’une des séances (celle du 13 avril 1981), M. Mammeri m’avait accompagné et était intervenu, mais généralement je les ai assurées seul. Au meeting du 20 avril 1981 organisé à la Faculté centrale, nous eûmes l’immense honneur d’avoir à la tribune parmi nous Kateb Yacine, dont l’engagement historique pour tamaziɣt ne s’est jamais démenti. L’initiative faisait rapidement tâche d’huile et des « cours sauvages » réguliers se mettaient en place ailleurs, à l’université scientifique de Bab Ez-Zouar, dans certaines écoles d’ingénieurs et autres établissements d’enseignement supérieur, à l’initiative de militants, souvent anciens étudiants de Mammeri[5].

C’est dans cette même dynamique que furent officiellement déposés les statuts constitutifs de deux associations culturelles, la première à Tizi-Ouzou, la seconde à Alger, dont l’objet était de « promouvoir les langues et cultures populaires ». Il faut se souvenir qu’à l’époque le droit d’association, de fait, n’existait pas en Algérie puisqu’il était soumis au régime de l’agrément préalable[6] et que toutes les associations devaient se placer sous l’égide du parti unique (et donc obtenir son aval). En conséquence, depuis l’indépendance, aucune association culturelle travaillant dans le domaine berbère n’avait pu se constituer. Bien que portés par des noms prestigieux, ces projets[7] ne reçurent bien entendu aucune suite. Nous n’en fûmes pas surpris mais notre but était, comme dans l’enceinte de l’Université, de mettre les autorités au pied du mur en les contraignant soit à autoriser, soit à réprimer clairement nos initiatives pacifiques, et donc à « interdire la culture ».

 

Je ne me rappelle pas d’affrontements ou de tentatives d’intervention de la police pour empêcher ces rassemblements, toujours pacifiques, qui tendaient à tisser en quelque sorte une « université berbère libre ». Néanmoins la surveillance policière était permanente et la hiérarchie universitaire nous faisait régulièrement état de rapports très défavorables et de l’intervention imminente des forces de l’ordre pour mettre fin à ces rassemblements de « propagande politique ». Il est certain que les hiérarques universitaires et ministériels, qui étaient dans leur grande majorité proches du FLN ou du courant « pagsiste » (ex-communistes ralliés au régime) ne voyaient pas d’un bon œil cette agitation « berbériste » et attendaient avec impatience l’intervention de la police. D’autres acteurs-témoins plus informés que moi pourront rappeler le contexte et les circonstances précises qui ont conduit aux arrestations de mai 1981 et à la fin de cette expérience. Il me semble me souvenir, sans pourtant pouvoir être tout à fait affirmatif, que ce fut une tentative de manifestation en dehors de l’enceinte universitaire, puis des heurts, sans gravité particulière, avec des groupes d’étudiants « arabistes » du FLN ‒ très certainement des agents provocateurs de la police ‒ qui a servi de prétexte à l’intervention des forces de l’ordre et l’arrestation des principaux membres du collectif des étudiants d’Alger[8] et de Bougie.

 

Pour ce qui me concerne en tout cas, je peux témoigner que je n’ai jamais été sérieusement inquiété à l’époque, ni par la police ou la justice, ni par ma hiérarchie universitaire qui aurait pu aisément engager contre moi une procédure disciplinaire puisque je m’étais, tout à fait formellement, mis en grève[9] et refusais d’assurer un quelconque service d’enseignement autre qu’en berbère et que j’occupais sans la moindre autorisation des locaux universitaires pour y donner des cours et conférences qui n’étaient prévus dans aucun cursus officiel.

Il est certain, là encore, que ma position d’universitaire, le caractère pacifique de mon action qui n’a jamais débordé du cadre et de l’enceinte universitaire, a été une protection efficace. Je dois aussi préciser que j’ai toujours pris soin à ne jamais participer à une quelconque réunion de type organique, ni avec les groupes de militants qui appartenaient à des partis politiques clandestins, ni même avec les collectifs étudiants, y compris ceux qui assuraient l’organisation de mes cours et conférences. Mes contacts avec les acteurs du terrain étaient toujours soit individuels, soit totalement publics (au moment des cours ou d’assemblées générales par exemple). Je m’étais sur ce point construit une doctrine absolument intangible : refuser toute action ou réunion clandestine et assumer publiquement et partout mes positions et engagements. C’est sans aucun doute l’une des clefs de compréhension de la « tolérance » dont j’ai fait l’objet : je défendais pacifiquement des idées que j’assumais publiquement. Dans une telle configuration, une arrestation, ou même une « interdiction professionnelle » comme cela se pratiquait alors beaucoup dans les pays « socialistes », eut certainement été d’un coût élevé pour le régime algérien : au-delà de l’impact symbolique interne qu’aurait pu constituer l’arrestation de l’universitaire berbérisant, les autorités algériennes craignaient sans doute l’écho international d’une telle mesure. J’ai pu très concrètement vérifier plusieurs fois par la suite combien les responsables algériens d’alors étaient encore sensibles à l’image extérieure du pays ; un simple article dans Le Monde, une dépêche de l’AFP a pu suffire à les faire renoncer à une mesure de rétention ou à une procédure judiciaire en cours[10].

Certes, comme bien des camarades, j’ai été soumis à une surveillance étroite ‒ celle du CRAPE était permanente ‒, certes on m’a « transmis » de nombreux messages m’annonçant une arrestation imminente, une convocation devant le juge, des sanctions disciplinaires, que « les plus hautes instances du parti exigeaient mon arrestation »… ; certes, j’ai été comme beaucoup « intercepté » à plusieurs reprises à l’aéroport d’Alger, à l’arrivée ou au départ[11], mais je n’ai jamais été à cette époque véritablement inquiété ou menacé. Et je dois dire qu’à chaque fois que j’ai eu affaire à la police algérienne et à ses plus hauts responsables, en 1980 et après, j’ai toujours été traité correctement et, jamais, à l’époque, je n’ai subi la moindre brutalité ou menace physique[12]. Cette donnée mérite d’autant plus d’être pointée qu’autour de moi les arrestations ont été nombreuses, en 1980-1981 comme plus tard en 1985, et très souvent accompagnées de sévices et mauvais traitements. Indiscutablement, les autorités ont pratiqué une répression sélective, assez intelligente, puisqu’on s’est gardé de s’en prendre à l’universitaire connu pour faire porter la pression sur les militants de base ou, surtout, sur les acteurs dont on savait ou supposait qu’ils appartenaient à des organisations politiques clandestines.

 

Cette volonté arrêtée d’assumer publiquement nos actions et opinions étaient largement partagée parmi tous les acteurs ; elle était même, chez certains, poussée à l’extrême[13]. Cette attitude, tout à fait nouvelle en Algérie, a dû sérieusement désarçonner les autorités et a dû constituer une protection efficace, au moins pendant un moment. Surtout, elle obligeait les autorités à s’engager sur un mode répressif embarrassant pour elles, habituées qu’elles étaient à « réprimer les complots » et les « organisations clandestines téléguidées de l’étranger » ; elle a permis de limiter au maximum les arrestations et détentions arbitraires extra-judiciaires, qui avaient été jusque là quasiment la règle en matière de répression de « délits politiques ».

Aussi, au-delà de mon cas personnel, la répression du printemps 1980 n’a pas été aussi radicale et sanglante que l’on pouvait le redouter : que mes amis et compagnons de l’époque, mes parents, en particulier ceux qui on été arrêtés et/ou maltraités me pardonnent, mais si l’on juge à l’échelle de la longue durée, à l’échelle des pratiques antérieures et de celles qui suivront durant les décennies 1990 et 2000, il faut reconnaître que la contestation kabyle de 1980 a été réprimée avec une certaine mesure. Pour prendre un point de comparaison local, on est resté très loin des 128 morts du « printemps noir » de 2001. On peut donc aussi analyser cette gestion répressive « mesurée » comme la volonté de certains hauts responsables politiques de ne pas radicaliser une situation perçue comme potentiellement dangereuse. N’oublions pas que les Kabyles étaient très nombreux dans l’appareil d’Etat algérien, à tous les niveaux, ainsi que parmi les élites intellectuelles et technocratiques, et qu’une répression aveugle, non maîtrisée, aurait pu avoir des conséquences politiques profondes en provoquant une véritable rupture ethnique, et pousser massivement ces élites kabyles dans une opposition radicale à l’Etat algérien. Au fond, l’Algérie officielle n’a pu fonctionner et se maintenir entre 1962 et 1990 que parce qu’elle a su intégrer l’essentiel des élites kabyles, et éviter leur basculement dans une attitude oppositionnelle qui les aurait amenées à rejoindre en masse les opposants kabyles historiques au régime, Krim Belkacem et/ou Aït-Ahmed. Je suis personnellement persuadé que l’une des lignes d’action permanente des décideurs politiques et des services de sécurité algériens entre 1962 et 1989 a été d’empêcher, ou du moins de limiter au maximum, la jonction entre les élites kabyles et l’opposition historique kabyle. Cette théorie éclaire, si l’on réfléchit bien, la gestion globale du terrain berbère par l’Etat algérien.

 

Une période d’enthousiasme et de confusion

 

            Certes, après la libération des détenus et autres gestes d’apaisements du pouvoir (en juin 1980), il y avait un enthousiasme extraordinaire, à l’Université comme parmi la population en Kabylie ; les grands rassemblements à Tizi-Ouzou réunissaient des dizaines de milliers, voire plus de cent milles personnes. Néanmoins des points de fragilité me sont apparus très tôt. Dès que j’ai pu reprendre le contact avec les principaux acteurs, j’ai pris conscience de certaines limites et problèmes structurels du mouvement. Il me semble important de préciser ici qu’il ne s’agit pas de ma part d’une analyse a postériori, trois décennies après les évènements, mais bien de réflexions et notations faites « à chaud », au moment des évènements.

 

            D’une part, j’ai constaté, dès le mois de juin et surtout en septembre/octobre 1980, que le « groupe de Tizi-Ouzou » et beaucoup de mes proches, dont feu M. Mammeri, faisaient preuve d’une euphorie excessive ; la tendance était alors à considérer que la partie de « bras de fer » avec le pouvoir avait été gagnée. La libération des « meneurs » et l’arrêt des poursuites judiciaires étaient considérés comme un recul décisif des autorités ; pour bien des acteurs, tout paraissait désormais permis et possible. L’organisation, tout à fait tolérée, du séminaire de Yakouren était un signe tangible de ce nouveau rapport de forces. En particulier, tous pensaient que l’ouverture d’un enseignement de berbère à Tizi-Ouzou et à Alger était une chose acquise : j’ai le souvenir précis de vifs échanges à ce sujet avec Mouloud Mammeri (dès juin 1980) et Saïd Sadi (en septembre 1980). Une rumeur, très certainement distillée par les services de sécurité, circulait avec insistance, annonçant la création imminente d’un département de berbère à Alger et Tizi-Ouzou. Beaucoup considéraient donc que les « objectifs universitaires » étaient déjà dépassés et qu’il fallait désormais élargir la lutte à des revendications démocratiques plus fondamentales, remettant en cause le système FLN. L’avenir allait montrer combien cette perception était illusoire et relevait purement et simplement de l’intoxication policière et/ou de l’auto-intoxication. Certes, je ne prétends pas que cette erreur d’appréciation de la situation ait été absolument condamnable, car il faut se replacer dans le contexte de l’époque : effectivement, c’était bien la première fois que le régime algérien reculait devant un mouvement revendicatif et acceptait la « négociation » avec les contestataires. On pouvait donc, dans l’euphorie d’une victoire apparente, penser que les temps étaient venus d’une action et d’objectifs politiques plus ambitieux.

 

            Personnellement, si j’étais beaucoup plus prudent dans mon évaluation de la situation, c’est à la fois parce que :

‒ J’avais observé que le discours officiel (notamment la presse) n’avait absolument pas changé sur le fond, sa phraséologie évitant toujours soigneusement toute reconnaissance du berbère et/ou d’un mouvement revendicatif extérieur au système ;

‒ La gestion globale de la crise par les autorités était manifestement de type « manipulatoire » et de « contournement » : en réponse à la revendication, on lançait par exemple un « débat sur la culture » dans le cadre du parti unique FLN, ce qui impliquait que le monopole et les options de celui-ci prévaudraient au final ;

‒ Enfin, à partir de la rentrée, j’observais, au fil des semaines qui passaient, que l’engagement du ministre de l’Enseignement Supérieur de « me muter à Tizi-Ouzou » ne se concrétisait pas. Or, dans l’ordre des pouvoirs et prérogatives d’un ministre, une telle décision individuelle était normalement une « broutille » qui aurait pu être prise en quelques jours même en respectant scrupuleusement le formalisme des procédures.

Très vite, pour moi il n’a pas fait de doute qu’il y avait une résistance politique sérieuse et que rien n’était acquis. Ce que la suite des évènements allait rapidement confirmer.

 

            Je sais bien que beaucoup d’amis et camarades de Tizi-Ouzou et d’Alger, même très proches, pensaient qu’en prônant une ligne centrée sur les objectifs universitaires, je défendais alors avant tout des intérêts personnels. Ce en quoi ils se sont trompés lourdement, quant à mes motivations d’abord, mais surtout quant à l’évaluation des rapports de forces réels. Dès cette période (septembre/octobre 1980), mes analyses et appréciations personnelles ont commencé à diverger nettement avec celles du « groupe de Tizi-Ouzou », en particulier Saïd Sadi qui avait une tendance très marquée à minimiser le rôle de l’Université et à opposer les attentes de la « population » à celles des « universitaires », « objectifs à longs termes » et « objectifs limités et sectoriels »...

 

            D’autre part et concomitamment, les faiblesses organiques et « doctrinales » du mouvement apparaissaient au grand jour. A vrai dire, vu le contexte global, elles étaient sans doute inévitables : l’absence de vie démocratique ne permettant pas aux différents courants et sensibilités de s’exprimer et de se positionner clairement l’un par rapport à l’autre, dans le cadre d’un jeu politique pluraliste. Il s’agissait en fait d’un large mouvement de masse, peu structuré, initié par des « minorités agissantes » : un noyau dur FFS à Tizi-Ouzou autour de Saïd Sadi, des militants du PRS, des militants d’extrême-Gauche, des militants « indépendants » de la culture berbère, des collectifs universitaires fluctuants, où tous ces courants pouvaient être représentés. A tout moment, il a donc été extrêmement difficile de fixer à la protestation des objectifs clairs et consensuels, autres que ceux qui constituaient le « minimum dénominateur commun », notamment la lutte contre la répression et pour la libération des personnes arrêtées. Immanquablement, des divergences au sein des collectifs sont très vite apparues, limitant les capacités de réaction et de mobilisation, favorisant l’activisme et la surenchère. Bien entendu, l’infiltration policière n’a pas dû arranger les choses !

 

            Une autre faiblesse liée à cette configuration plutôt confuse tient au fait que beaucoup d’intellectuels kabyles, surtout algérois, ont été très réticents à s’engager dans un mouvement, où, de façon notoire, agissaient des partis politiques clandestins. La crainte de la manipulation et de la récupération partisane, en particulier par le FFS qui était clairement en position hégémonique dans le mouvement, était omniprésente ; j’ai eu à Alger de longues et difficiles discussions à ce sujet. Personnellement, je ne considérais pas que la présence des « politiques » était illégitime et elle ne m’a jamais empêché de collaborer avec tous, à partir du moment où j’assumais mes propres positions publiquement. En tout cas, cette donnée a sérieusement limité l’engagement des intellectuels et a certainement contribué à l’isolement et au repli progressifs de la contestation sur la seule Kabylie. Il est évident que ces réticences des intellectuels quant à la présence de partis politiques d’opposition dans le mouvement étaient aussi motivées par le fait que c’était un facteur qui aggravait singulièrement le risque répressif, l’appartenance à (ou le lien avec) une organisation politique clandestine relevant alors directement de la Cour de sûreté de l’Etat !

 

Une expérience personnelle forte

 

Chaque fois que je me suis déplacé pour une conférence-débat sur la langue berbère j’ai été profondément ému par l’accueil toujours chaleureux et attentif que je recevais partout, dans l’Algérois, en Kabylie. J’ai pris conscience à ce moment-là d’une réalité assez spécifique à la Kabylie, soulignée d’ailleurs par un observateur extérieur, Mohammed Harbi : la (relative) symbiose qui existe dans cette région entre la population, même rurale voire analphabète, et ses élites. On peut souvent y faire l’expérience d’un fort sentiment d’appartenance à une même communauté, quel que soit le niveau socioculturel et le statut des personnes.

Il est certain que cette mobilisation populaire durable et profonde, cette immersion dans la « Kabylie profonde » fut une révélation pour moi : quelles qu’aient été les circonstances personnelles et globales, mon engagement pour le « droit à l’existence berbère » en a été définitivement consolidé et, surtout, je me suis toujours efforcé de rester, à travers mes écrits, l’analyste lucide des conditions même de cette « pérennité berbère ». C’est cette relation intense avec une région qui m’a immédiatement amené à considérer qu’il était de ma responsabilité particulière d’intellectuel kabyle de témoigner de cette lutte, d’essayer d’en comprendre les ressorts, déterminations et limites. C’est ainsi que je décidais de décrire et analyser les évènements et dynamiques auxquelles je participais ou que j’observais. Pour être tout à fait clair, je précise que ma perspective a toujours été éminemment politique ; il ne s’est jamais agi pour moi d’un quelconque « retour au peuple » romantique, mais de faire tout ce que je pouvais pour sortir cette lutte berbère kabyle des ornières et occultations qui avaient celles de l’engagement sans condition de nos parents dans le mouvement national algérien, de la crise berbériste de 1948-49, de l’insurrection armée du FFS en 1963 et de bien d’autres épisodes où les Kabyles ont servi des intérêts « extérieurs », en sacrifiant les leurs propres. En un mot, il s’est toujours agi de dépasser le « complexe kabyle » et de construire une « ligne politique berbère » autonome. C’est dans cette perspective que j’ai très vite commencé à publier en France, dans des supports académiques de référence (Annuaire de l’Afrique du Nord, Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, Les Temps Modernes…) des textes d’analyse sur le mouvement berbère. Et c’est dans la même lignée que j’ai initié en 1983 la série Tafsut - Etudes et Débats qui se voulait, à côté de la série « normale » de Tafsut plus liée à l’actualité des luttes du terrain, un lieu de réflexion pour les intellectuels acquis à la défense de l’identité berbère. Cela n’a pas été sans mal et cela ne m’a pas valu que des amis, y compris parmi mes proches de l’époque, tant il vrai qu’une telle attitude constitue une remise en cause de toute la culture politique algérienne et qu’elle oblige à considérer sans complaisance les actions passées et nos actions présentes, rompant ainsi avec « l’activisme » ambiant. C’est aussi ce qui m’a amené, beaucoup plus tard, à défendre l’idée de l’autonomie de la Kabylie, parce qu’elle m’apparaît comme étant une condition sine qua non de cette survie berbère.

 

*

 

Le « Printemps berbère » de 1980 n’a certes pas permis d’avancées institutionnelles immédiates en matière de langue et de la culture berbères – il faudra attendre encore dix ans pour que dessinent les première évolutions concrètes sur ce terrain –, mais il a été la première lézarde dans le système FLN qui étouffait le pays ; il a libéré la parole et l’action et, surtout, il a remis en cause le « tabou berbère » qui pesait, non seulement sur l’Algérie, mais aussi sur toute l’Afrique du Nord et une grande partie de l’opinion intellectuelle, locale et internationale.

 

Il y a quelques années, un observateur de l’extrême-Gauche français m’a qualifié « d’idéologue du berbérisme » ; plus récemment, un universitaire algérien bien en cour m’a traité de « Kaiser du berbère donnant ses instructions de Paris ». Je considère ces qualificatifs comme des compliments. Ils attestent que j’ai été fidèle à mes engagements et que j’ai rempli le contrat moral et politique que je m’étais fixé depuis mon adolescence et que le « Printemps berbère » de 1980 est venu conforter, enraciner définitivement.

 



[1] On en trouve une synthèse dans Algérie : quelle identité ? Actes du séminaire de Yakouren, 1981, p. 101-103. Sur le détail de ces démarches et pressions coordonnées, voir aussi l’annexe de mon articles des Temps modernes (432-433, 1982) ou celle du chap. 9 de mon Berbères aujourd’hui/Imazighen ass-a, 1989 (1ère édition).

[2] Ce débat, qui fait suite au « débat national sur la culture » officiellement annoncé en 1980, aura effectivement lieu au printemps 1981 et débouchera sur les « Résolutions sur la culture du Comité central du FLN », en juillet 1981.

[3] J’étais déjà Professeur associé de berbère à l’Université de Provence à Aix, mais j’étais encore en poste à l’Université d’Alger où je continuais à refuser d’assurer tout autre enseignement qu’en berbère.

[4] Formellement mis en place à l’occasion d’une AG qui s’est tenue le 19 janvier 1981.

[5] Je crois me souvenir notamment d’un cours assuré par Mustapha Benkhemou.

[6] Ordonnance 71-79 du 03/12/1971.

[7] L’association d‘Alger (« Amuggar »), dont les statuts furent déposés par mes soins le 15 mars 1981, avait pour fondateurs : Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mohammed Benhamadouche (Ben Mohammed), Abderrahmane Bouguermouh, Nadia Mecheri, Zhor Zerari, Tahar Djaout, Mohammed Issiakhem, Mohammed-Idir Aït-Amrane, Slimane Benaïssa, Hocine Merabia,, Mahiedine Djender, Mohamed Guerfi et Salem Chaker.

[8] Dont Arezki Aït-Larbi qui avait été mon « contact » permanent et la cheville ouvrière de ces « cours sauvages ».

[9] Par un courrier du 10/12/1980, j’ai annoncé à ma hiérarchie universitaire et au ministère que je n’assurerai aucun enseignement si ce n’est en berbère. Il me semblait inconcevable, après ce qui venait de se produire au printemps, d’accepter d’enseigner la linguistique générale ou le français alors que j’étais titulaire de deux doctorats en linguistique berbère et que le ministre en personne m’avait promis de mettre en place un cadre pour le berbère à Tizi-Ouzou.

[10] Ce fut notamment le cas en février-mars 1985 lorsque je fus inculpé pour « diffusion de documents subversifs », intercepté à mon arrivée à l’aéroport d’Alger et retenu jusqu’à la parution de l’information dans Le Monde et la presse française.

[11] On m’a même fait redescendre de l’avion en juin 1980 alors que je me rendais à Paris pour une hospitalisation (j’avais déjà depuis plusieurs années de graves problèmes ophtalmologiques).

[12] Les menaces physiques viendront beaucoup plus tard, à partir de 2001. Mais le contexte est tout autre.

[13] J’ai encore en mémoire le souvenir visuel d’Arezki Aït-Larbi distribuant aux gendarmes de la caserne de Tizi-Ouzou des tracts d’appel à rassemblement, « afin que nul n’en ignore » !