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Regard sur le « Printemps berbère » :

Témoignage et réflexions d’un acteur - observateur.

 

 

par Salem CHAKER[1]

 

 Première partie

 

[Le genre « témoignage » est difficile, surtout 30 ans après les faits. Néanmoins, on me permettra de préciser que j’ai généralement une bonne mémoire et que, surtout, j’ai très régulièrement écrit et publié depuis 1980 des documents et analyses sur ces évènements, publications qui constituent autant de repères et de points de vérification. Plusieurs de ces textes comportent d’ailleurs des annexes factuelles très précises, parues pour certaines d’entre elles, il y a plus de 25 ans. Je ne peux bien sûr garantir l’exactitude littérale des propos prêtés ici à certains protagonistes importants, mais je peux cependant en certifier l’exactitude quant au fond. Par ailleurs, je fais allusion à un certain nombre de documents et courriers : j’en détiens bien sûr tous les originaux quand j’en suis l’auteur ou des copies dans les autres cas.]

 

*

 

            Le « Printemps berbère » de 1980 a été un évènement considérable dans mon parcours personnel. Il a influencé, voire déterminé, mon positionnement et mes analyses ultérieures et il demeure un repère essentiel dans ma vie professionnelle, intellectuelle et politique : pour moi, il y a véritablement un avant et un après 1980.

 

Un parcours personnel spécifique

 

            Dans l’ensemble de la militance berbère kabyle, que je fréquentais déjà bien avant 1980, mon itinéraire personnel était sans doute assez singulier. Enfant d’une vieille émigration familiale kabyle en France (où je suis né), le retour en Algérie en 1963 avait été un véritable « choc linguistique » : je découvrais brutalement que la majorité des Algériens parlaient une autre langue que celle de ma famille et je fus confronté, comme toute une génération de Kabyles « descendus » à Alger, aux premières étapes d’une politique d’arabisation agressive et clairement anti-berbère. Cette circonstance a été déterminante, à la fois pour mon engagement en faveur de la langue berbère ‒ dès mon adolescence, j’avais décidé que je serai linguiste et consacrerai ma vie à la langue berbère ‒ mais aussi pour ce que j’appellerai ma « réimplantation sociale kabyle » : dans les années 1963 à 1970, je tissais des liens d’amitiés ou de camaraderie durables avec de nombreux Kabyles d’Alger, confrontés eux aussi à ce « choc linguistique », même si leur cheminement avait été différent – ils arrivaient de Kabylie, je rentrais de France. Beaucoup deviendront des acteurs de premier plan du mouvement revendicatif berbère kabyle ou des chercheurs de haut niveau dans le domaine berbère[2]. Nombre d’entre eux étaient déjà proches, pour les plus âgés, ou se rapprocheront plus tard du FFS qui, à l’époque, était le parti d’opposition (clandestin) en position d’hégémonie en Kabylie. Pour ce qui me concerne, mon parcours fut plus « intellectuel », plus « littéraire » aussi[3], et je tenais absolument à acquérir une formation universitaire de nature à légitimer mon travail sur la langue berbère. C’est à cette période (à partir de 1965) que j’ai commencé à fréquenter durablement Mouloud Mammeri, qui m’accordait un parrainage bienveillant, m’orientait dans mes lectures et me conseillait pour mes études. Alors que j’étais encore lycéen, je suivais avec une poignée de camarades[4] le cours de langue berbère qu’il avait été autorisé[5] à assurer à la Faculté des Lettres d’Alger à partir d’octobre 1965. Je fréquentais aussi assidûment la Bibliothèque nationale et certaines bibliothèques municipales dont la documentation berbérisante était à l’époque encore très riche.

            Après une année de « Propédeutique » à la Faculté des Lettres d’Alger (1968), je profitais d’une bourse d’une fondation française pour repartir en France (Paris puis Aix-en-Provence) poursuivre des études en linguistique générale et en berbère, chose évidemment impossible à l’époque en Algérie. Je suis rentré à Alger, après avoir soutenu ma thèse de 3e cycle sur le verbe kabyle[6], pour commencer une carrière d’enseignant de linguistique générale à la Faculté des Lettres d’Alger (octobre 1973). Au cours de cette période de formation universitaire, je continuais à fréquenter de façon sporadique la « militance berbère », à Paris comme à Alger, dans toutes ses composantes, culturelle et intellectuelle (M. Mammeri, Taos Amrouche…), ou plus engagée sur le terrain politique (milieux proches du FFS, Académie berbère, groupes étudiants kabyles à Alger).

 

            Durant mon exercice à l’université d’Alger, bien avant 1980, j’ai, à de nombreuses reprises, toujours en concertation avec M. Mammeri et avec le relais attentif de Youcef Nacib[7], proposé l’intégration d’enseignements de berbère à l’Université. On trouvera un rappel sommaire des nombreuses démarches que j’ai menées en ce sens dans mon article paru dans Les Temps Modernes (1982) ou dans la première édition de mon Berbères aujourd’hui/Imazighen ass-a[8]. A chaque fois, nous nous sommes heurtés à une fin de non recevoir. A l’époque régnait sans partage l’idéologie arabo-islamique du FLN, en particulier à travers les positions de sa Commission Culture totalement contrôlée par les arabisants de formation moyen-orientale, acquis aux idéaux de l’arabisme. Pour eux, le berbère n’était qu’un obstacle et un danger pour l’unité nationale, unité qui ne pouvait être parachevée qu’avec la disparition du berbère.

 

Cette phase aussi sera décisive pour la suite, pour ma perception du contexte global algérien et pour mon positionnement dans le « Printemps berbère ». Car après la disparition du cours de M. Mammeri (1973), le refus tenace de toute ouverture au berbère dans l’Université, les relances successives de la politique d’arabisation ‒ à l’Université comme dans la société globale ‒, le rejet de la dimension berbère dans la fameuse Charte nationale de 1976, les procès préfabriqués et autres faits de répression anti-berbère (1974, 1976, 1977, 1978), dessinaient une configuration de fermeture absolue et d’anti-berbérisme doctrinal et institutionnel. Rappelons également qu’à l’époque régnait une atmosphère de terreur induite par l’omniprésence (réelle ou supposée) de la police politique du régime (la Sécurité Militaire) et le quadrillage de la société et des organisations par le parti unique FLN.

 

La création de l’université de Tizi-Ouzou : un vent nouveau

 

            L’ouverture en 1978 d’un Centre Universitaire à Tizi-Ouzou, qui s’inscrivait dans un plan de désengorgement de l’Université d’Alger, allait créer une situation nouvelle, sans doute tout à fait imprévue pour les décideurs de l’époque. La concentration en Kabylie même d’une population d’universitaires et d’étudiants, quasiment tous originaires de la région, favorisa d’emblée un climat de contestation ; d’autant que beaucoup de ces jeunes universitaires, qui rentraient de France après une thèse, étaient très politisés, avaient des expériences d’engagement militant dans le mouvement culturel berbère en France et/ou dans les partis politiques de l’opposition clandestine (FFS, PRS, extrême-Gauche…). On retrouvera des informations assez précises sur cette atmosphère de « bouillonnement » qui se met en place dès la première année d’existence du CUTO dans le « Journal des événements de Kabylie »[9] de Rachid Chaker.

 

            Dès l’année 1979, le contact est établi entre les groupes actifs de l’université de Tizi-Ouzou et moi-même, par l’intermédiaire de mon frère Rachid et d’autres enseignants « berbéristes » que je connaissais de longue date, et, dans un second temps, par l’intermédiaire de Saïd Sadi. A l’époque, j’assurais un séminaire de recherche régulier au CRAPE (Alger), où j’étais chercheur contractuel et disposais d’un bureau personnel ; je pouvais donc recevoir aisément et relativement discrètement les représentants de la communauté universitaire de Tizi-Ouzou. Durant toute cette période, le CRAPE fut d’ailleurs l’un des principaux lieux de rencontre et de contact de la mouvance « berbériste » à Alger, continuant ainsi une « tradition » commencée dès le début de la décennie 1970 autour de M. Mammeri.

Pendant cette même année 1979, à partir de juin, j’ai pris les premiers contacts formels avec la direction du Centre universitaire de Tizi-Ouzou. En octobre, je fus reçu, en compagnie de Mouloud Mammeri, par le recteur Arab, le rendez-vous avait été pris par mon frère Rachid ; j’eu également plusieurs entrevues avec ses vice-recteurs, toujours par l’intermédiaire de Rachid qui avait de bonnes relations avec eux. Par l’entremise de Saïd Sadi, je fis la connaissance de feu Rabah Stambouli, qui, je crois, dirigeait alors le département d’arabe et semblait être l’un des « hommes forts » du Centre universitaire. A tous et à chaque fois, j’ai proposé la création d’un enseignement de langue berbère et fait part de mon souhait d’être affecté à Tizi-Ouzou. Le recteur tint des propos très évasifs et « bottera en touche » en renvoyant toute décision au ministère… Nous étions donc revenus à la « case départ », telle que je l’avais expérimentée à l’université d’Alger. En revanche, même si mon impression première n’avait pas été très bonne car je l’avais trouvé trop enflammé et faisant trop de promesses, je dois témoigner que R. Stambouli s’était sérieusement engagé dans cette perspective qui, selon ma perception évidemment subjective, semblait lui tenir à cœur. En tout cas, je pense qu’il a fait, à son niveau et avec les moyens dont il disposait, ce qui était à sa portée pour débloquer la situation. Mais manifestement les temps n’étaient pas mûrs et le système était encore figé dans ses certitudes anti-berbères.

 

            Lorsque survient l’incident du 10 mars 1980, avec l’interception du véhicule de Mouloud Mammeri qui se rendait à l’Université de Tizi-Ouzou pour y donner une conférence sur « la poésie kabyle ancienne »[10] à l’invitation d’un collectif étudiant, la situation locale était donc déjà tendue et le centre universitaire était un « foyer d’agitation » depuis plus d’une année. En fait, Mammeri avait reçu la veille un appel, très confus, apparemment de la direction de l’université, lui demandant de renoncer à son déplacement. A l’époque, Mammeri et moi étions très proches et nous nous voyions tous les jours au CRAPE ; il s’en était ouvert à moi et m’avait fait part de sa grande perplexité. Le 10 au matin, n’ayant eu aucune notification officielle des instances de l’université, il décida de se rendre à Tizi-Ouzou et de répondre à l’invitation des étudiants. Nous étions trois dans la voiture de Mammeri (une Peugeot 204 d’un âge respectable), le chauffeur du CRAPE, Oulaïd, Mammeri et moi-même. L’interception par un barrage de police eut lieu, en fin de matinée, à Draa-Ben Khedda, une dizaine de Km avant d’arriver à Tizi-Ouzou. Nous fûmes escortés jusqu’à la wilaya où M. Mammeri fut reçu seul par le wali. A son retour à notre véhicule garé à l’intérieur de la wilaya, M. Mammeri nous annonça que le wali lui avait signifié l’interdiction de sa conférence et lui demandait de repartir sur Alger. Nous eûmes alors un échange rapide et, sur ma proposition, nous décidâmes de nous rendre sur le campus universitaire pour informer de la situation la direction de l’université et le collectif des étudiants. Si mes souvenirs sont bons, l’entrevue avec les responsables universitaires fut rapide et les représentants étudiants qui étaient présents ou dans les parages immédiats, furent immédiatement informés des derniers développements. Nous repartîmes pour Alger sans autre incident.

 

            Le lendemain eut lieu la première manifestation publique dans les rues de Tizi-Ouzou pour dénoncer l’interdiction de la conférence de M. Mammeri. Commençait alors le « Printemps berbère » de 1980, avec ses quatre mois de manifestations, grèves, occupations d’usines, affrontements et, bien sûr, l’assaut donné le 20 avril par les forces de l’ordre à l’université occupée et la vague d’arrestations qui s’en suivit. D’hystérie anti-kabyle aussi de la presse officielle algérienne, qui dénonçait pêle-mêle le « séparatisme », la « contre-révolution » et les « ingérences de l’impérialisme et du néo-colonialisme », voire les « agissements des services spéciaux étrangers », visant à porter atteinte à l’unité de la nation… Mammeri eut droit, on le sait, à son lot d’injures et d’insanités.

 

Une configuration inédite

 

            Mais ce déchainement médiatique, les diatribes contre les « ennemis de la Révolution », les arrestations, étaient des phénomènes relativement « classiques » pour notre génération et ne nous surprenaient pas : nous avions pu les connaître déjà pendant toute la décennie 1970, sous le régime de Boumediene. Et, pour les plus vieux d’entre nous, entre 1963 et 1965, lorsque la presse et la justice aux ordres de Ben Bella et ses alliés d’alors se déchainaient contre l’insurrection du FFS en Kabylie. Mais deux éléments essentiels, tout à fait inédits et qui constituent une véritable rupture, vont caractériser le « Printemps berbère » :

            ‒ L’écho international des évènements ;

            ‒ L’irruption dans la contestation de la société civile à travers une mobilisation de masse.

 

            Jusque-là, l’Algérie « révolutionnaire » avait réussi ce tour de force de museler toute opposition, de pratiquer la répression structurelle de toute contestation, de procéder à des arrestations et détentions extra-judiciaires à grande échelle, de pratiquer régulièrement la torture et les exécutions sommaires, la liquidation physique des opposants, sans que quasiment jamais la presse internationale et les organisations de défense des droits de l’homme ne se saisissent des cas. Jusqu’en 1980, Amnesty International, par exemple, ne connaissait qu’un seul détenu politique en Algérie : l’ancien président Ahmed Ben Bella ! Alors qu’ils ont été des milliers à avoir été détenus arbitrairement, à avoir été torturés, entre 1962 et 1980 : les militants du FFS d’Aït-Ahmed à partir de 1963, ceux du PRS de Mohammed Boudiaf, les communistes du PAGS et autres marxistes après le coup d’Etat de Boumediene (19 juin 1965), les « berbéristes » des années 1970…

Deux ressorts fondamentaux ont été utilisés par l’appareil d’Etat algérien pour « réprimer en silence » pendant deux décennies : la mise sous tutelle immédiate et totale de l’appareil judicaire, dès l’indépendance ; l’exploitation systématique de l’image « révolutionnaire » de l’Algérie auprès des relais d’opinion internationaux. La presse et la Gauche françaises, notamment, ont longtemps fait preuve d’une complaisance sans limites vis-à-vis du régime algérien, paré de toutes les vertus « révolutionnaires » et « socialistes », alors que, au même moment, le pouvoir marocain, « allié de l’impérialisme américain », était voué aux gémonies et dénoncé sans relâche. Pourtant les crimes de l’un n’avaient pas grand chose à envier à ceux de l’autre. Dans le cas de l’Algérie, il est évident que le régime a su remarquablement jouer sur le capital de sympathie acquis pendant la lutte pour l’indépendance auprès des milieux anti-colonialistes et anti-impérialistes. Les Français y ont évidemment rajouté un fort complexe « d’anciens colonisateurs », qui leur interdisait toute critique contre l’Algérie indépendante. J’ai moi-même entendu, en décembre 1986 à Valladolid, feu Yves Jouffa, président historique de la Ligue Française des Droits de l’Homme et ancien défenseur des détenus du FLN pendant la guerre de libération, me déclarer lors du congrès de la FIDH : « Ces gens que j’ai défendus dans leur combat pour la libération de l’Algérie ne peuvent pas être devenus les fascistes et les tortionnaires que vous décrivez ! »… Oubliant au passage que plus d’un des tortionnaires français de militants algériens entre 1954 et 1962 avaient été des résistants français à l’occupation nazie.

 

En 1980, les acteurs du « Printemps berbère », dans leur diversité, étaient décidés à briser ce mur du silence. Ils avaient compris que le meilleur allié du pouvoir était cette chape de plomb qui avait prévalu jusque-là et que leur plus sûre protection contre la répression était l’écho international donné à leur protestation. A l’époque, c’était une véritable petite révolution car le sentiment nationaliste était tellement fort chez les Algériens de l’après-indépendance que beaucoup répugnaient à dénoncer les violations du droit et des droits de l’homme par « leur » Etat, surtout auprès de la presse française. Je crois me souvenir qu’Arezki Aït-Larbi, alors jeune étudiant en médecine, est l’un de ceux qui ont joué un rôle décisif dans cette nouvelle approche.

Personnellement, dès la fin 1979/début 1980, par des voies diverses, généralement étrangères au milieu berbériste et au « groupe de Tizi-Ouzou », j’ai pu très rapidement établir des relations de confiance avec de nombreux représentants de la presse internationale en poste à Alger (Le Monde, La Croix, AFP, Reuters…) et avec les grandes organisations internationales de défense des droits de l’homme, en premier lieu Amnesty International et, un peu plus tard, la FIDH. Il est certain que ma position d’universitaire m’a grandement facilité la tâche et conforté ma crédibilité, d’autant que j’avais tendance à être aussi mesuré et précis que possible car je disposais d’informations de sources diverses et pas uniquement du noyau « berbériste », notamment à travers mon frère Rachid qui avait longtemps milité au PRS. Plus d’une fois d’ailleurs, ce sont les observateurs étrangers eux-mêmes qui ont pris l’initiative de me contacter.

En tout état de cause, les acteurs du « printemps berbère » ont obtenu ce qu’aucune contestation ou opposition algérienne n’avait jusque là réussi : une couverture extraordinaire par la presse internationale pendant plusieurs semaines et une entrée en action des organisations comme Amnesty International. Il est aussi avéré que les relais de la militance kabyle, majoritairement FFS, en France et en Europe ont joué à plein dans la mobilisation extérieure des médias et de l’émigration kabyle. Cela a évidemment été permis par le développement considérable durant la décennie 1970 des réseaux militants kabyles et oppositionnels dans l’émigration, notamment estudiantine.

 

L’autre donnée nouvelle ‒ le caractère massif et populaire des protestations ‒ a aussi été une nouveauté décisive, y compris sans doute par rapport au problème de la répression, sur lequel je reviendrai plus loin. Jusque-là, l’engagement pour la culture berbère était le fait de personnalités culturelles ou intellectuelles isolées, de groupes estudiantins plutôt circonscrits (université d’Alger, groupes estudiantins parisiens) et de quelques militants politiques comme feu Bessaoud Mohand Arab. Objectivement, leur/notre représentativité sociale était incertaine et leur/notre combat pouvait apparaître comme très élitaire et assez désespéré. On n’avait jamais vu jusque-là des étudiants nombreux, des lycéens, des ouvriers et salariés, des villageois…, toute une région se mettre en grève et manifester, affronter les forces de l’ordre pour exiger la reconnaissance de la langue et de la culture berbères. Or c’est bien ce qui s’est produit au printemps 1980. Pour la première fois dans l’histoire connue, des populations berbères se mobilisaient massivement et durablement pour la défense des paramètres de leur identité propre : leur langue et leur culture.

 

On comprendra aisément que pour moi, universitaire, linguiste, qui avait eu jusque-là une trajectoire plutôt solitaire d’érudit, l’évènement ait été un bouleversement profond. Mon engagement scientifique personnel pour la langue berbère se voyait en quelque sorte légitimé par la revendication de toute une population. Nous n’étions plus, moi et quelques rares autres, les « derniers des Mohicans » ou, pour reprendre la phraséologie des milieux dominants, les « représentants attardés de la politique berbère de la France », mais bien les éclaireurs lucides d’un peuple qui arrivait à la conscience de soi. La disparition des Berbères et de leur langue n’était plus une donnée inéluctable.

 

Au milieu de la tempête, une tragédie familiale

 

            En juin 1980, après trois mois de manifestations, de grèves et d’affrontements en Kabylie et secondairement à Alger, intervient la libération des 24 « meneurs » déférés à la Cour de Sureté de l’Etat et les poursuites sont suspendues contre toutes les personnes recherchées[11]. Cette phase d’apaisement est mise à profit par le « groupe de Tizi-Ouzou » pour organiser le séminaire de Yakouren[12], destiné à donner au mouvement sinon un programme, du moins des éléments de doctrine. Je n’y ai participé que très marginalement, à la fin de la rencontre. Jusqu'au 20 juillet, j’étais hospitalisé à l’Hôtel-Dieu de Paris pour des problèmes ophtalmologiques déjà anciens et, surtout, le 18 juillet survenait un accident de la route dramatique qui allait coûter la vie à mon frère Rachid et à trois autres membres de notre famille : sa femme Fatima, son fils âgé de 6 mois, Mennad, et notre mère. Le choc fut terrible, pour la famille comme pour tous ses proches. Tout particulièrement pour moi car j’étais très lié à mon jeune frère, au plan affectif bien sûr, mais aussi au plan politique : nous étions tous les deux depuis longtemps sur des positions très critiques vis-à-vis du régime algérien. Rachid, économiste, était plutôt marxiste et s’était engagé dans le PRS de Mohammed Boudiaf pendant ses études doctorales faites en France (à Grenoble), mais nous partagions largement, depuis l’adolescence, les mêmes engagements « berbéristes ». C’était un garçon vif et intelligent, incisif et exigeant, vis-à-vis des autres comme de lui-même. Après sa thèse de doctorat, il avait été recruté en 1979 sur un poste d’enseignant en économie au Centre universitaire de Tizi-Ouzou, tout nouvellement créé. Il était également chercheur contractuel à l’Institut de Recherches en Economie Appliquée de Ben-Aknoun, alors dirigé par Abdelatif Benachenhou qui, je crois bien, avait été son professeur. A partir de sa « réimplantation » en Kabylie, il a été en quelque sorte « mon poisson-pilote » dans le milieu universitaire local, qu’il connaissait très bien, car beaucoup de ses collègues avait été ses camarades d’études à l’Université d’Alger (où il avait fait sa licence d’économie) ou en France et, parfois aussi, ses compagnons d’engagement politique.

Plusieurs correspondants de la presse étrangère, et bien sûr beaucoup de proches, m’ont demandé à l’époque si cet accident n’était pas « suspect », évoquant par là la possibilité d’un accident provoqué ou d’un assassinat déguisé en accident par les services secrets algériens. C’est une hypothèse que j’ai toujours exclue car les conditions concrètes[13] de cet accident étaient telles qu’il ne pouvait être ni programmé ni prévu par quiconque.

 

            Après le choc et l’abattement initial, ce drame m’a plutôt galvanisé et a renforcé ma détermination et mon engagement dans la lutte en cours. Au fond, je travaillais aussi pour la mémoire de Rachid. J’avais aussi été fortement impressionné par la foule immense qui était venue à son enterrement au village et par les innombrables marques de sympathie et de soutien que, de toutes parts, on nous avait manifestées. Dans le deuil et la douleur, nous avions eu une expérience émouvante de solidarité d’un cercle d’amis et de relations très large. Dès le mois d’août (lettre du 16/08/1980), j’ai formellement demandé au ministre de l’Enseignement Supérieur, Abdelhak Bererhi, de me muter à l’Université de Tizi-Ouzou, en hommage à mon frère. Sa réaction officielle[14] est intervenue deux mois plus tard ; il m’a reçu le 25 octobre et, après les formules d’usages à propos de Rachid, il m’annonce que :

‒ « le problème de ma mutation à Tizi-Ouzou sera réglé d’ici dix jours, le temps de contacter les deux recteurs concernés ;

‒ Il fera appel à moi pour mettre en place un cadre de recherche en berbère. »

J’ai un souvenir très précis des propos du ministre parce qu’ils étaient à la fois clairs et quelque peu « ampoulés », manifestant une certaine prudence dans la formulation de son engagement. En particulier, je suis absolument sûr qu’il n’a parlé que de « recherche », et n’a pas évoqué l’« enseignement ». Ce n’est pas du tout anodin, car en tant que ministre de la Recherche scientifique, il pouvait effectivement assez aisément m’affecter à Tizi-Ouzou sur la base d’un projet de recherche, rattaché au CRAPE par exemple puisque j’y étais déjà sous contrat[15], sans envisager l’ouverture d’un enseignement et d’un diplôme de berbère, ce qui aurait eu une signification symbolique et politique bien plus considérable.

 

 (Lire la 2e partie...)

 



[1] Professeur des Universités (berbère), Université de Provence / Inalco (salem.chaker@inalco.fr

[2] Je pense, entre autres, à mon ami Rachid Bellil, certainement l’un des meilleurs anthropologues algériens, que je connais depuis 1963.

[3] Alors que la grande majorité des camarades kabyles de l’époque avaient un net tropisme « scientifique » et poursuivront leurs études en sciences exactes, technologie ou médecine.

[4] Les premières années, à peine plus de 5 personnes, parmi lesquelles, si ma mémoire ne me trahit pas : Mouloud Lounaouci, Mustapha Benkhemou, Amar Zentar, Rachid Bellil…

[5] Ce cours était rattaché à la section d’ethnologie. Mammeri lui-même m’a maintes fois affirmé que c’est Ahmed Taleb, ministre du gouvernement issu du coup d’Etat du 19 juin 1965, qui lui a demandé par un coup de téléphone à la rentrée d’octobre 1965, d’assurer ce cours facultatif qui perdurera jusqu’en 1973 ; il y sera mis fin avec la réforme de l’Enseignement Supérieur qui consacra la disparition définitive de l’ethnologie, condamnée comme « sciences coloniale », dans l’Université algérienne.

[6] Le système dérivationnel verbal berbère (dialecte kabyle), Université de Paris V - EPHE, Sorbonne, 1973, 2 vol., sous la direction de Lionel Galand. Il s’agissait de la première thèse de linguistique berbère soutenue par un Algérien. Avant moi, Youcef Nacib avait soutenu une thèse Doctorat de 3e Cycle consacrée à la littérature, intitulée :Poésies spontanées du Djurdjura. Etude ethnolinguistique et traduction, Université Paris III (sous la direction d’André Adam), 1971.

[7] Qui était à l’époque sous-directeur des Lettres et Sciences Humaines à l’Enseignement Supérieur. Il deviendra plus tard directeur de l’Office des Publications Universitaires.

[8] « La revendication culturelle berbère », Les Temps Modernes, n° 432-433, 1982 (voir l’annexe) ; Berbères aujourd’hui/Imazighen ass-a, Paris, L’Harmattan/Alger, Bouchène, 1989 (1ère édition), voir l’annexe du chap. 9, « Le berbère dans l’Université algérienne ».

[9] Les Temps modernes, n° 432-433, 1982 ; "Algérie : espoirs et réalités".

[10] A l’occasion de la parution de son ouvrage Poèmes kabyles anciens, Paris, Maspéro/La Découverte, 1980.

[11] De nombreux acteurs de la contestation, notamment des universitaires, qui n’avaient pas pu être arrêtés le 20 avril étaient entrés en clandestinité et étaient recherchés par la police. Ce fut le cas de mon frère Rachid. Grâce à des amis très sûrs, j’ai pu d’ailleurs maintenir le contact avec lui pendant sa fuite. Personnellement, j’ai pu prendre l’avion, sans encombre, le 21 ou le 22 avril pour la France avec ma famille. J’y suis resté jusqu’à la fin mai. C’est au cours de ce séjour que j’ai établi mes tout premiers contacts avec Amnesty International à qui j’ai transmis des listes de noms de personnes arrêtées ou recherchées.

[12] Dont les actes sont parus sous le titre : Algérie : quelle identité ? Actes du séminaire de Yakouren, août 1980, Paris, Imedyazen, 1981.

[13] Mon frère se rendait de nuit à Tizi-Ouzou, pendant la période de Ramadhan ; son véhicule a été heurté vers minuit par un train de marchandises (non éclairé) sur un passage à niveau non gardé qui traversait à l’époque la voie rapide (devenue plus tard une autoroute) au niveau de Rouiba. Le train venait de la cimenterie de Meftah et ne circulait que la nuit. Comme beaucoup d’entre nous, mon frère devait être persuadé que cette voie ferrée, qu’il connaissait nécessairement bien puisqu’il empruntait cette route quasiment chaque semaine, était désaffectée.

[14] Des réactions officieuses, positives, m’étaient déjà parvenues.

[15] Je rappellerai que depuis plusieurs années déjà, sous l’aura protectrice de Mouloud Mammeri, nous étions plusieurs à mener au CRAPE des recherches sur la littérature et la langue berbères, de manière très discrète certes, mais tout à fait officielle puisqu’en tant qu’universitaires nous bénéficiions du statut de chercheurs contractuels (et de primes afférentes) sur la base d’un programme avalisé par les instances de la recherche algérienne, l’ONRS à l’époque, qui était sous l’autorité du ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique.

[16] On en trouve une synthèse dans Algérie : quelle identité ? Actes du séminaire de Yakouren, 1981, p. 101-103. Sur le détail de ces démarches et pressions coordonnées, voir aussi l’annexe de mon articles des Temps modernes (432-433, 1982) ou celle du chap. 9 de mon Berbères aujourd’hui/Imazighen ass-a, 1989 (1ère édition).

[17] Ce débat, qui fait suite au « débat national sur la culture » officiellement annoncé en 1980, aura effectivement lieu au printemps 1981 et débouchera sur les « Résolutions sur la culture du Comité central du FLN », en juillet 1981.

[18] J’étais déjà Professeur associé de berbère à l’Université de Provence à Aix, mais j’étais encore en poste à l’Université d’Alger où je continuais à refuser d’assurer tout autre enseignement qu’en berbère.

[19] Formellement mis en place à l’occasion d’une AG qui s’est tenue le 19 janvier 1981.

[20] Je crois me souvenir notamment d’un cours assuré par Mustapha Benkhemou.

[21] Ordonnance 71-79 du 03/12/1971.

[22] L’association d‘Alger (« Amuggar »), dont les statuts furent déposés par mes soins le 15 mars 1981, avait pour fondateurs : Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mohammed Benhamadouche (Ben Mohammed), Abderrahmane Bouguermouh, Nadia Mecheri, Zhor Zerari, Tahar Djaout, Mohammed Issiakhem, Mohammed-Idir Aït-Amrane, Slimane Benaïssa, Hocine Merabia,, Mahiedine Djender, Mohamed Guerfi et Salem Chaker.

[23] Dont Arezki Aït-Larbi qui avait été mon « contact » permanent et la cheville ouvrière de ces « cours sauvages ».

[24] Par un courrier du 10/12/1980, j’ai annoncé à ma hiérarchie universitaire et au ministère que je n’assurerai aucun enseignement si ce n’est en berbère. Il me semblait inconcevable, après ce qui venait de se produire au printemps, d’accepter d’enseigner la linguistique générale ou le français alors que j’étais titulaire de deux doctorats en linguistique berbère et que le ministre en personne m’avait promis de mettre en place un cadre pour le berbère à Tizi-Ouzou.

[25] Ce fut notamment le cas en février-mars 1985 lorsque je fus inculpé pour « diffusion de documents subversifs », intercepté à mon arrivée à l’aéroport d’Alger et retenu jusqu’à la parution de l’information dans Le Monde et la presse française.

[26] On m’a même fait redescendre de l’avion en juin 1980 alors que je me rendais à Paris pour une hospitalisation (j’avais déjà depuis plusieurs années de graves problèmes ophtalmologiques).

[27] Les menaces physiques viendront beaucoup plus tard, à partir de 2001. Mais le contexte est tout autre.

[28] J’ai encore en mémoire le souvenir visuel d’Arezki Aït-Larbi distribuant aux gendarmes de la caserne de Tizi-Ouzou des tracts d’appel à rassemblement, « afin que nul n’en ignore » !